Le parc des attractions

Publié le 15 Juin 2012

Parc-ret1

Depuis que j’écris, j’ai l’impression d’être moins étrangère à ma ville. J’observe ceux qui m’entourent et perçois des bouts de leur histoire ou de ce qui aurait pu être leur histoire. Ils frôlent mon regard et parfois je m’y accroche par envie. Je sais tout à coup ce qu’ils pensent et où ils vont. Ce qu’ils veulent et ce qu’ils disent.

Il y a ce couple qui descend du grand bateau. Celui où je ne monte jamais parce que je suis une peureuse et que son tangage audacieux m’intimide. Les sensations fortes je les vis en songes, mensonges que je mastique, modèle et recrache. Souvent, je fais des bulles avant. Des bulles où le temps s’arrête, dans lesquelles prolifèrent mes possibles. Je suis étrangère aux peurs manufacturées, monnayées comme un ticket pour le grand huit. Eux descendent hilares de leur voyage immobile, plus que jamais soudés par la tempête imaginaire qui les a secoués au beau milieu d’un mélange de cris réels et d’excitations abusives. Il lui achète une barbe à papa. Elle peut redevenir enfant puisqu’elle a trouvé où se blottir. Je les vois qui s’éloignent de la foule des consommateurs salivant devant le sucre offert. Ils descendent le petit escalier emboîtés l’un à l’autre, évoluent doucement, puis disparaissent quelque part sur le bord d’un chemin descendant où la forêt se sera écartée.

Leur dessein est fourré derrière les arbres. Je ne les vois plus. J’en conserve cependant un hologramme rémanent que j’anime depuis mon banc, c’est ainsi que tous deux dansent sur la plage blanche posée sur mes genoux.

Le voile magenta de la fille s’ouvre et tombe rejeté par sa chevelure torsadée, déroulée en vagues douces. Charme déferlant. Il s’est assis ; elle est debout face à lui. Vient le tour de la veste noire en lainage — longue pour cacher les formes —, elle la déboutonne lentement, s’en défait, puis la laisse tomber derrière elle. Son visage est une peinture ironique où se côtoient bonheur et appréhension. Joues rosées, regard oblique. Elle a un peu froid, mais ne dit rien, attend parce que c’est trop tard. L’homme se redresse, trois pas sur les feuilles craquelées lui suffisent pour la rejoindre. Ses mains entourent d’abord le visage, ensuite les doigts s’infiltrent dans la toison bouffante qui respire le pin. S’en détachent avec l’envie dérobée d’y revenir. Les mains s’apposent sur les épaules délestées, marquent un arrêt, puis descendent le long du dos, se rejoignent au-dessus des reins, emprisonnant la silhouette fine et droite, tranchante. Elle se rend compte doucement que les bras qui l’encerclent engendrent une chaleur invasive. Frissons écartés.  

L’homme réduit le diamètre de son étreinte, dégommant l’espace entre leurs corps tendus. Dilatoire, la fille reproduit les gestes de l’homme citadelle, abandonnant la chorégraphie sur une pause symétrique. C’est là qu’il se jette sur la bouche entr’ouverte avec pétulance ; il recouvre le méat de sa lèvre inférieure, se promène d’une langue dilettante au sein du territoire soumis. Rencontre en dedans les faces planes et les pointes aguicheuses des dents ; dangereusement diligent, il aborde la langue conjointe molle, tiède, ankylosée, comme une sorcière au bord de la défection.

L’éclairage baisse, le feu s’élève. Tremblements. Pourtant, il n’est plus envisageable d’abandonner. Tandis qu’il dégoupille sa ceinture, elle s’affale sur la veste.

Ce n’est pas une après-midi ordinaire, elle s’en souviendra comme d’un passage important sur le livre de sa destinée. Lui sait qu’il ne lui reste plus qu’à grimper dans le tronc, monter jusqu’aux branches, creuser dans la substance juteuse, jusqu’à atteindre le parenchyme secret, laisser alors à cet instant précis percer la lumière. Rien d’autre.

Ils sont moi ; de l’abîme à l’élévation.

Ils ont pris le manège où je ne suis jamais montée parce que je suis une peureuse et que son tangage audacieux m’intimide. Mais leur désir ne m’est pas étranger.

 

Texte écrit en octobre 2010 pour la revue Etoiles d’encre, dans son numéro 45-46 consacré à l’Etranger. Sortie mars 2011. Sommaire du numéro : http://www.chevre-feuille.fr/index.php/la-revue/etoiles-dencre-45-46.html

Rédigé par L.

Publié dans #Des histoires

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S
L'écriture est fluide, les images s'entremêlent, il n'y a pas d'interruption jusqu'à la reprise des mêmes termes à la fin. Les mots sont précis. C'est toujours autant agréable de te lire.
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L


Merci beaucoup Sophie pour cette lecture attentive.


Pour moi aussi c'est un plaisir de te retrouver.


A très bientôt !