Comme au cinéma -3-

Publié le 31 Mai 2012

Il y a eu 3689 km de bitume. Une traversée de cinq États. C’était mon premier voyage. Mais malgré mon jeune âge et mon inexpérience, je n’avais pas peur. À aucun moment je n’ai voulu faire marche arrière. Il me semble que pendant toutes ces heures où l’autobus rallongeait la distance qui me séparait de ma ville natale, je n’ai pas pensé une seule fois à ce que j’avais laissé derrière moi. Je pensais uniquement au lendemain, je pensais à des dates et paysages futurs.

 

Lorsque nous sommes arrivés à destination, la nuit était tombée. Les dernières minutes du voyage ressemblaient à la fin d’un conte merveilleux. Nous étions bordés de lumières de toutes couleurs, clignotantes ou persistantes. Je fis petit à petit connaissance avec ce qui semblait être une longue suite de cinémas, de théâtres, de salles de spectacles en tous genres. Nous traversions un large boulevard animé, où s’agitaient la vie et les passants dans des mouvements browniens.


Ce soir-là, je suis en quelque sorte devenue l’héroïne de mon propre scénario. Je suis sereinement descendue de l’autobus, j’ai avancé d’une marche lente dans ce monde que j’avais secrètement convoité, mon regard était captivé par ses myriades d’étoiles artificielles... Je ne savais pas où dormir, mais je ne m’en suis pas inquiétée… J’étais arrivée dans une ville chaude qui m’apparaissait insomniaque et démente, alors je me suis laissé entrainer par le flot de ses déraisons. Je m’arrêtai quelques fois pour combiner les lettres effervescentes qui couraient au dessus de ma tête, songeant à l’univers des possibles qui se déboutonnait finalement au-devant de mes pas.  


Le lendemain matin, je posai ma valise dans un hôtel-bar-restaurant qui proposait une place de serveuse. J’ai camouflé ma jeunesse sous deux rubans cerise perpétrés par le rouge à lèvres emprunté à ma mère. Et personne n’a demandé mon âge.


Durant des semaines, je travaillais les nuits, et dormais les journées, complètement grisée par les relents de mes veillées, ainsi que l’atmosphère vibrante d’un décor qui m’enivrait enfin.

Pendant mes services, je n’avais de cesse d’observer les gens, leurs habitudes, leurs attitudes, leurs mimiques. Ils m’intéressaient. Ils me semblaient tous si riches de l’intérieur… ils étaient enviables parce que je savais qu’ils dissimulaient un amoncellement d’histoires réelles et inventées, de secrets fragmentés ; j’avais l’impression qu’au fond, tout se mêlait de façon magique pour permettre à leur présence d’émettre de larges ondes d’étrangeté et d’élégance. Moi j’étais plantée là, j’essuyais les tables qui se libéraient, et je les regardais manger, boire, rire, s’embrasser, sourire, plaisanter, se vouloir, penser, respirer… Moi j’étais plantée là, devant leur cinéma, dans mes robes de finâtre, et je m’évaporais simplement en les regardant « être ».


Et puis un jour, Dylan — le barman avec qui je m’étais liée d’amitié — me tendit une annonce pour des essais photographiques, en vue de participer à une publicité. J’ai d’abord répondu que ça ne m’intéressait pas, mais il m’a demandé d’y réfléchir. Redéployant enthousiasme et malice les soirs suivants, il me fit changer d’avis.

 

Trois journées plus tard, je suis le petit point corail, à peine appréciable, dans le coude d’une file d’attente en zigzague. Puis, la plante rosée au cou courbé, ensommeillée dans une pièce en carton-pâte, et que l’on vient redresser sur un tapis de rires en cabale. Je suis celle qui suit un homme en blanc dans une confusion de couloirs gris. Prestement, jusqu’à ce qu’il s’immobilise devant la première porte et frappe trois coups déterminés.

Rédigé par L.

Publié dans #Des histoires

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L
j'aime beaucoup votre style
c'est le premier article que je lis dans votre, me suis vite inscrite à la newsletters
Bonne continuité
Répondre
L


Bonjour Leyla,


Merci beaucoup pour ce petit commentaire très gentil et qui me fait bien plaisir.


J'aimerais bien savoir ce qui vous a menée jusqu'ici, le hasard ? Avez-vous un blog vous aussi ?


A tantôt :)