[Lili s’en fout] — Madame Smith, l’metteur en scène et moi

Publié le 4 Mai 2013

 

Ou comment je me suis retrouvée à incarner Mme Smith sans rien savoir d’elle.

Est-ce que cela vous est déjà arrivé de vous réveiller le matin en vous demandant quel personnage vous allez laisser venir se promener dans votre monde… marcher dans vos pas ?

Parfois, il m’arrive spontanément de jouer un rôle. Prise d'une soudaine envie d’essayer d'être quelqu'un d'autre pour voir comment on se sent en étant dedans et comment les gens réagissent. Parce que ça compte juste pour une simulation.

Je me joue de Moi, je me joue de Toi.

Et j’aime ça parce que c’est provisoire, bien moins pesant que si c’était pour toujours. Parce que c’est comme du RPG (role playing game) et qu’à l’arrivée, c’est clair, ça s’annule. Tout s’annule dans le réel. Et la vérité demeure ailleurs.

Enfin bref, trêve de digressions.

Il était une fois le jour où je me suis retrouvée de manière totalement imprévue à devoir participer à une lecture de « La cantatrice chauve », une anti-pièce d’Eugène Ionesco.

Il était une fois le jour où je me suis retrouvée à jouer une anti-moi, ou presque pas.

Ça parle de quoi ?

Alors, dans la pièce, les choses commencent dans les conditions spatio-temporelles suivantes : il est neuf heures du soir‚ dans un intérieur bourgeois de Londres. Dans leur salon, M. et Mme Smith discutent.

Je ne sais rien d’elle. C’est elle qui ouvre la pièce. Oups ! Je découvre les mots qu’elle doit prononcer en même temps que je les dis. Il y a tout plein de répliques. Je crois qu’elle est du genre à beaucoup beaucoup parler. C’est pas trop mon truc. Mais je me rends vite compte qu’elle est aussi assez pinailleuse, et c’est là qu’on commence à s’entendre.

On dirait qu’elle fait vraiment contraste à côté de la distance et du ton monocorde que prend son mari pour réagir à n’importe quel sujet qu’elle évoque ou à n’importe quelle chose qui arrive. Au contraire de lui, elle prend tout à cœur. Je la trouve excessive, délicieusement susceptible, elle semble ne jamais faire dans la demi-mesure : si elle aime c’est avec vénération, si elle déteste c’est mordant.

Au beau milieu du ramassis d’effrontés folkloriques que constituent les personnages de la pièce, j’ai bien peur qu’elle n’apparaisse comme la personnalité la plus affirmée.

Elle est sûre d’elle. Quoi qu’elle avance, elle a cette manière tranchante et résolue de présenter ses théories. Une sorte de ‘’Madame Je-sais-tout’’ dotée d’une exubérance hyper persuasive. Et puis avec son côté très attaché aux faits (très ‘’matter of fact’’), c’est sûr qu’‘’on ne la lui fait pas à l’envers’’. D’ailleurs, elle ne perd pas une occasion de relever l’empirisme démontrant ses certitudes : « Je vous l'avais dit : c'est un gosse. » ; « Victoire ! J'ai eu raison. »

Elle fait preuve d’une condescendance impensable vis-à-vis de ceux qui l’entourent et pourtant, je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas comment, on sent qu’elle a du cœur. 

Bon, OK, elle en fait voir de toutes les couleurs à M. Smith, avec ses penchants autoritaires et sa propension à la domination. Seulement, je suis sûre qu’il savait dès le départ qu’il épousait un fichu caractère. Comme on dit, un homme prévenu… Ils passent leur temps à se chamailler pour des petits riens, néanmoins ils s’accommodent subtilement de ce qui les incommode en l’autre. C'est touchant !

Mme Smith s’offre toutes les libertés, s’autorise des sorties de piste dès que sa fantaisie le lui chante, faisant fi des convenances. En effet, elle ne s’empêchera pas de faire du gringue au drôle de pompier qui débarque chez eux devant son mari et leur couple d’amis, lui offrant des bisous et prévoyant même des fleurs : « II est charmant ! » ; « Vous avez été très amusant. »

À un moment donné de la lecture, l’metteur en scène très provisoire m’a offert son badge très invisible tellement il trouvait que j’allais bien à Mme Smith. C’était mignon.

Sauf que je n’y étais pas pour grand-chose, en fait. Ce geste qui pouvait paraître anodin ne l’était pas, c’est vraiment au personnage que l’on doit tout.

Oui. Cette anti-pièce n’a pratiquement pas besoin de metteur en scène, elle en propose déjà un. C’est un peu une mise en abyme du théâtre dans le théâtre, et dans le double-fond de l’histoire, en tirant le compartiment contenant le récit un peu au-delà de ce qui semble être sa limite, on découvre une sorte de clé tragi-comique : Mme Smith tue le metteur en scène présent dans la dimension réelle. Mme Smith outrepasse la pièce, elle est le personnage-comédienne-metteur en scène : celle qui distribue les cartes (temps de parole, entrées et sorties des autres protagonistes), ouvre et ferme le jeu.

Mme Smith dirige, Mme Smith arbitre, Mme Smith apprécie/ou pas, autorise/ou pas, et puis surtout : Mme Smith surplombe son petit monde.

Elle a un regard à longue portée et en profite pour édifier obstinément ses pensées dans un décor de vérités absurdes…

« Dans la vie, il faut regarder par la fenêtre. »

…en apparence seulement.

Voilà pourquoi j’espère que vous réussirez à la découvrir et à l’entrevoir par-delà le bout de son petit nez de bourgeoise dédaigneuse.

 

Rédigé par L.

Publié dans #Des histoires

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