Comme au cinéma -4-

Publié le 1 Juin 2012

C’est alors qu’on ouvre, on m’entraîne derrière un paravent pour m’habiller. Je sors enrobée d’une étoffe opaline traversée de broderie anglaise. Devant un miroir, on me maquille. Je vois naître des lilas au dessus de mes yeux, plantés sur le rebord ébène surplombant mes cils. Sur les pommettes, des feuilles de coquelicot. Sur les dents, une pellicule de vaseline. Et de la bouche, on m’ôte les cerises de maman. Mes cheveux, des boucles renfermées en grappes de prunes. On me demande d’attendre. Quand on les libère, les prunes s’amusent, elles s’écoulent en toboggan et rebondissent en trampoline.


Ensuite, une nouvelle porte s’ouvre, et quelle n’est pas ma surprise de découvrir un jardin étincelant de fraicheur, dévoyé dans le béton !     


Un photographe s’avance vers moi, m’offre sa main et me guide jusqu’à la balançoire installée sur la terre neuve de brindilles phosphorescentes.


C’est alors que je commence à me demander à quel genre de produit peut bien être destinée la prestation. Je le comprends très vite… puisqu’on me tend un immense escargot sillonné d’hypnotisantes torsades multicolores. On me recommande de faire comme si je goutais à la friandise, on m’inspire le geste, on va jusqu’à manœuvrer mon poignet pour que mon sourire humecte l’animal glutineux. On me prévient qu’un homme sera là, juste derrière moi, qu’il étirera ses bras télescopiques depuis le hors champ, pour me permettre de flotter, longtemps, longtemps. Dans les airs.  


On me demande si j’ai tout compris, on me regarde attentivement. Je me rends compte que toute l’équipe est suspendue à la réponse, l’équipe est un pendule critique qui comptera les secondes jusqu’à la réplique. Je dis oui, et souris à la considération bienfaisante que me renvoient les neuf visages qui m’envisagent… de trop près. À mon goût. La séance peut commencer.

 

J’oscille entre différents états.

 

Le premier flash claque fulgurant, il immortalise ma prise d’élan.

 

Le second flash darde ses éclats sur l’enfant, lorsque mon dos atteint de nouveau les mains de l’homme sans qui je ne pourrais pas redécoller.

Le troisième flash éjecté illumine l’adolescente dans la montée, juste quand les jambes doivent planer pour inspirer l’énergie à l’ensemble, de sorte qu’il atteigne le point cardinal.

 

Le quatrième flash percute la demoiselle qui a réussi à s’envoler aussi immatérielle qu’un oiseau empaillé.


La publicité eut un succès fou. Au restaurant, on me reconnaissait très vite. Dès le lancement de la campagne, plusieurs personnes insistaient pour se photographier à mes côtés au petit matin, à moitié ivres et brandissant une sucette Peppy Lollipops !


Et par une belle soirée de juin 1961, un habitué de l’arrière-salle, un homme en blouson noir et lunettes noires, m’attira vers lui. Il avait en tête autre chose qu’une photo. Il m’a demandé si je voulais être actrice. Il a dit qu’il écrirait un rôle pour moi. Un rôle sur mesure, il a ajouté.

Alors, je suis petit à petit devenue une habituée de l’arrière-salle, moi aussi. Je le rejoignais lorsque le restaurant avait transvasé la plus grosse vague de ses visiteurs fugitifs, dans l’éther évidé et scintillant de la ville.


J’étais chanceuse, il semblait qu’une sucette pimpante avait réussi à me découper un accès privilégié dans la vie d’un artiste. Mes nuits sont alors devenues des cours particuliers de langues étrangères. Langue de la sensualité et de l’image, langue du mystère et de l’apparat ; langue rissolante, intrépide, frôlant délicieusement des capsules de balsamine prêtes à exploser au moindre faux pas.  


C’était déjà comme au cinéma.

Rédigé par L.

Publié dans #Des histoires

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