recit (1)

Publié le 20 Novembre 2012

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J. m’embrasse dans le cou sous le préau bleu, devant la porte de la classe, devant les autres.

Il glisse ses doigts dans mes cheveux. Il m’embrasse sur la joue puis luge jusqu’au creux de mon désert. Au bout de la descente, il mord un peu la poussière ; ma peau à l’allure de sable.

Pas tamisée ma peau, non plus ma pudeur.

Parfois, je le repousse, souvent je le laisse.

Y faire quelques châteaux humides.

Je ne sais pas très bien si c’est pour mon plaisir ou pour le sien. Un peu des deux, je pense. Lorsque je dis arrête, il insiste quand même, il continue comme si de rien. C’est alors que les autres sortent de l’ombre, ils appuient ma résistance, ne comprennent plus qu’il frôle encore mon visage.

*

Je suis en retard, la cloche a sonné depuis cinq ou dix minutes. Ça ne me ressemble pas, je crois que c’est la première fois d’ailleurs. Nous étions aux toilettes, devant l’miroir au-dessus du lavabo ; j’ai voulu qu’elle me coiffe à sa manière, j’ai voulu une métamorphose. J’ai mouillé mes cheveux, elle les a démêlés puis rassemblés en arrière en tirant fort. Elle a ensuite appliqué sa marque fétiche de gel coiffant. Plus aucune mèche derrière laquelle enfouir son regard. Plus de barrières, plus de frontières, plus d’œillères. J’ai l’horizon vacant et un futur d’ambiance sculpté par les coulures d’une lumière basse. L’automne en déclinaison.

Mes boucles sont charbonneuses tandis qu’elle est soleil, fraîcheur aux vrilles blondes domptées par un slogan qui tient ses promesses : fixation longue tenue.

En ouvrant la porte, on assure qu'on est désolées et ça passe mieux parce que je fais partie du cortège. De toute manière, on n’a rien raté. Ils ont juste eu le temps de : jeter les chewing-gums, essuyer le tableau, sortir les livres, trousses, cahiers, lunettes. J’ai ouvert le livre d’anglais à la bonne page grâce à la feuille de brouillon qui y somnolait, l’ai révisée furtivement… Comme personne d’autre n’avait l’air emballé, j’ai dit oui pour la lecture, s’ensuivirent les réponses à ces questions relatives au texte... Ainsi, le brouillon fut acclamé, le retard oublié et ma petite dose de culpabilité remise au placard pour une autre occasion.

 

Image : Photographie d’un essai au trapèze volant - frenchgirlinlondon.com.

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Rédigé par L.

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Publié le 14 Septembre 2012

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N.

Elle est soleil, elle est céleste. Elle me fait penser à un losange de pâte de fruits au teint d’ambre, hyaline et cuisante aux coins ; au cœur, confidentielle.

Sans les dessous de sucre glace.

Elle est quartier luisant, confit de mandarine. Zeste d’orange sanguine.

Un concert sous acide qui passe en boucle sur la bande passante de mes émois. Elle me saisit aux yeux, aux jambes, aux bras. Pourtant je n’ose pas encore lui prendre la main.

Elle me déverse à petits flots cahotant sur ses jours à ravir ; puis me balaie à grande eau.

La nuit en pente, je dégringole.

Me rappelle combien de jour elle me malmène, à coup de fards fumants, de regards flous, de rires, de moues.

Peine perdue.

Je crois qu’elle conserve un idéal sous cellophane, et moi je ne passerai jamais ses douanes.

 

M.

Je voudrais qu’il ait un regard doux. Les doigts agiles. L’amour en tête. L’âme en fête. La voix chantante. Des rêves échappés. Des craintes en fuite. De la prose sur le revers de la main : qu’il me parle en mots à dix-neuf synonymes, en requiem sur le temps qui se range et allitérations sur l’éventuel à venir. J’aimerais que ses ‘’s’’ soient sensuels et sensitifs.

Qu’il soit amoureux de l’instantané, mais aussi de de tous ces instants pas encore nés.

Qu’il ne me regarde pas épouvanté si je lui propose comme moi un sandwich moutarde moutarde moutarde ou une tartine au citron cru.

Et puis surtout, que nous allions tous les jours voir la mer.

 

Image : Photographie – Bernard Plossu.

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Rédigé par L.

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Publié le 8 Juillet 2012

Statuette


Non, pas un super héros. Eux n’ont aucune marge de manœuvre. Ils sont engoncés derrière les barreaux de nos inconscients collectifs.


La vie c’est ce qu’on fait du bout des doigts. Ce qu’on dessine sur cet assaut de chaque seconde. Les secondes, comme des points à relier pour qu’une forme naisse. Pour confondre, berner, malmener, le cliquetis entêtant au poignet de Thanatos qui diffuse son empressement.


Petits, on joue avec tout et n’importe quoi. On invente. Un monde, des mondes, des mondes dans le monde. On est champion de la mise en abyme, sans le savoir — évidemment. Dans des bacs à sable, des vieux pots de fleurs désaffectés pleins de terre mais sans végétation, on observe les fourmis. On leur invente une ville, une vie, des occupations. On les suit, on les surveille et on se sent comme aux premières loges d’un spectacle vivant.


Je me souviens. C’était le règne de l’innocence contemplative.


Plus tard, on passe de l’autre côté de la focale. Et le reflet d’Éros croque nos corps en un castel de dommages sans alibis.


J’ai des amours en travers de la gorge, des piqûres de regrets, des entorses aux promesses, des déceptions congestionnées, des échardes aux yeux avides, des rancunes mal recousues, des allergies aux départs ; je porte les bleus d’une absence sans remparts.


C’est ainsi. Pourtant mes mots s’impriment en trouble plutôt qu’en défaite.

   

 

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Publié le 29 Juin 2012

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Face aux volutes de fumée qu’elle recevait en plein visage, sa seule arme était un toussotement timide. Elle était assise sur le rebord de la baignoire à démêler sa chevelure, comme une ondine se coifferait avec un peigne d’ivoire à la margelle d’une fontaine. Lisa qui, tout en aspirant à grosses bouffées sa mentholée fouillait dans la pagaille du tiroir, se réjouit soudain et projeta dans l’air quelque chose comme « j’ai retrouvé mon paprika céleste ! ». À cela, elles rirent scrupuleusement.

Après avoir vérifié dans le miroir que le rouge paprika dont on lui avait peint les lèvres tenait ses promesses, Majda enfila la robe en satin bleu que lui tendait à présent son acolyte ; et, guettant son assentiment elle tomba sur un sourire en parfait croissant de lune. Nous sortîmes accompagnés d’une joie silencieuse. La rue était vide et scintillante, les filles échangèrent un regard complice à la faveur de leur passion pour les lampadaires. La voûte se trouvait plus bas, vers le port.

Le groupe pop jouait encore lorsque nous entrâmes. Il y avait foule à traverser, le rythme saccadé nous engloba rapidement, la clameur électronique semblait zigzaguer entre les silhouettes, guettant le moindre espace libre pour s’y infiltrer. Certaines personnes dansaient debout, d’autres sautillaient sur leurs chaises, le monde paraissait ravi. La débutante choisit d’aller au bar et de donner le dos à la scène pour les quelques minutes qui précédaient la seconde partie.

Elle prit une eau gazeuse et dégusta la rondelle de citron ; nos regards — pour échapper à ses hésitations — s’anastomosèrent, replongèrent dans notre histoire, là où tout avait commencé. Ils voyagèrent dans le temps, de souvenir en souvenir sans respect pour la chronologie, s’enfonçant dans les images de la rencontre, point de départ. La première fois que je l’avais vue, j’ai su que nous aurions des jours parallèles, et j’ai eu peur. J’avais deviné que pareille muse rêverait toujours d’un ailleurs.

Je me souviens de cette plastique captivante qui évoluait vers moi à grands pas découpant le décor insignifiant, le reflet bleu de ses cheveux noirs, son sourire franc. Dès le moment que nous avons partagé dans les miasmes du bâtiment désaffecté, un lien avait roulé de deux côtés pour venir se nouer autour de nos maigres poignets.

Sam, le gérant, vint perturber la tranquillité de nos retrouvailles, le groupe entamait le dernier morceau et il conseilla à Majda de rejoindre les loges. Lisa l’encouragea une dernière fois et annonça qu’elle allait s’éclipser juste le temps d’en griller une, mais qu’elle reviendrait avant que ça ne commence. Lorsqu’elle revint, la salle était bondée et la chanteuse entonnait déjà de sa voix mélancolique le premier morceau, on aurait dit un ange bleu suspendu par le dos des ailes au ciel triste.

 

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Publié le 27 Juin 2012

 

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Je suis bien, seule, les autres ne peuvent pas comprendre, c’est l’unique tiret sur la liste de mes pessimismes. Je n’ai pas de barrières érigées, de murailles avec pointes, ma geôle est une bulle transparente, je m’y raconte des histoires, m’y façonne des rêves. Une bulle transparente pour retrouver la sérénité, toujours cette bulle comme isoloir, comme relai pour l’ailleurs.

Je suis née dans un pays où le soleil guérit les âmes, il vous caresse comme une prière, essuie vos tristesses. Je suis née dans un pays où le bleu du ciel suggère aux badauds esseulés de faire succéder l’oubli à la désespérance.

Mais quand vient la nuit, il y a une conspiration de la douleur contre mon être. Un combat singulier entre la peur et moi. Entre le mal et la patience. Des débris de verre pointus, drainés par la misère du jour, surplombent mon sang et me transpercent dans un mouvement ascendant. La nuit fait coudre mes peines à ma peau. Une peau brune aux milliers de points blancs, minuscules. La nuit se calque à la surface de mon corps.

Il y a des étoiles qui scintillent éparpillées sur une mer sombre et pénétrante. Des milliers d’étoiles et autant d’assauts de lumière. Insuffisants pour éclairer chez moi. Alors, j’élabore ma consolation.

Une voix de génie sortie non pas d’une théière fumante, mais de l’esprit lanciné de la petite poupée en porcelaine à la mortification souriante.

C’est la voix de la femme au chapeau mauve.

Une voix qui me prend au corps, me dépouille de mon mauvais sang. Au bord du précipice, j’appelle le secours.

Nous sommes deux âmes jumelles aux territoires contigus. Assise sur le rebord du lit, elle me regarde tendrement, et nous parlons, c’est ce que j’appelle ma vie ventriloque parce que nos lèvres restent de marbre.

Elle est née dans le tourbillon de la tourmente, elle m’embrasse sur le front et caresse mes cheveux, elle trouve que j’ai les yeux légèrement bridés, elle dit qu’elle les aime ; elle me répète qu’elle sera toujours là.

Je ne connais pas son véritable nom.

Elle me demande de l’appeler Leila parce qu’elle est mon étreinte avec la nuit.

En si peu de temps elle est devenue mon irrémédiable drogue.

Lorsque mes jours heureux — ambiancés par un espoir mental — se disloquent, c’est elle qui vient rebâtir ses rêves mégalithiques dans l’antichambre du bonheur.

Son dernier baiser au petit matin, c’est une marque brûlante qui crie : voici de quoi nourrir tes heures.

Elle est aujourd’hui mon ombre chinoise.

Mon dernier couloir de paix.

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Rédigé par L.

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Publié le 25 Juin 2012

Baie d'Alger. Nuit by wsrmatre © All Rights Reserved

L’extase. Ç’aurait été elle et moi dans des draps voyageant sous nos bras. Mais un jour, elle a passé la porte et a disparu, elle a viré gentille fille. Je ne l’ai plus reconnue. Je ne l’ai plus comprise. Pour moi, changer c’est trahir.

Alors, j’ai continué à avancer la main triste, le poing fermé derrière le dos, sans me retourner.

Depuis, tout m’ennuie. Je pense partir. Je rêve de ça jour et nuit. Comment ? Sur la mer évidemment.

Ce sera dans pas longtemps, mais pas encore. En attendant, je goute, je mange, je bois. Les plaisirs artificiels mêlés aux plaisirs charnels. Je fais tous les cabarets en solitaire, je chasse, je pèche, prêche le faux, courtise l’expérience. Je fais tous les cabarets en solitaire, je rentre à deux, à trois.

Ce soir, comme tous les soirs depuis que j’ai découvert le Triangle, Galina danse le ventre nu.

Son numéro fait l’extase des richards aux grosses bedaines. Ses hanches se balancent au rythme des percussions. Ses bras d’almées ondulent et libèrent de gracieuses mains aux doigts magnifiques qui s’agitent en un étrange dialogue ostentatoire.

Le petit bijou accroché à son nombril brille comme une étoile festoyant devant son parterre d’admirateurs alléchés. Galina tourne sur elle-même, ses cheveux épais s’envolent et retombent au ralenti. Elle enchaîne un nouveau pas, ramasse ses boucles graphitées brillantes et découvre sa nuque ; elle avance une jambe sur laquelle la mousseline turquoise glisse. Eux salivent devant sa peau offerte. Engloutis par leur désir. Ils ne veulent en perdre aucun morceau. Elle a l’esprit ailleurs comme toujours, pendant que son corps dynamite surprend l’espace à chacun de ses mouvements. Sa grâce paradeuse s’épanche généreusement, nourrit les recoins les plus arides, les plus lointains de la salle.

Puisque je la connais par cœur, je baisse de temps en temps les yeux vers ma cigarette qui crépite en solitaire à l’ombre du spectacle. Et je grappille de loin les images que je choisis en attendant que les rideaux tombent pour pouvoir la redécouvrir esseulée dans mon lit.

Je l’ai connue sans autre histoire que celle de sa danse.

Sa vie, a contrario de son numéro, semble programmée.

La salle se vide. Les derniers fils de cette nuit se délitent dans les derniers verres de whisky servis aux fantômes insipides qui nous entourent.

Elle s’assoit au bar, prend comme d’habitude un Get 27 et annonce la clôture.

Galina jamais ne parle. Son histoire est emmurée dans le silence. Je ne cherche pas à en savoir davantage sur elle. Je la préfère comme ça, souple et mystérieuse.

Nous quittons les lieux séparément pour nous retrouver, après un voyage de quinze minutes sur l’autoroute déserte, dans sa chambre d’hôtel.

Allongée, muette et peu téméraire, elle m’attend.

J’avance vers son corps immobile. Mes mains se posent sur ses genoux qui se laissent faire avec une déférence inouïe. J’écarte lentement ses jambes couleur café au lait qui se maintiennent comme je l’ai décidé.

Je promène mes doigts sur son ventre, m’amuse de ses seins magnifiques.

Elle est une chose malléable qui prend la forme que je lui donne et reste impassible. Seuls ses yeux roulent pour mieux m’apprivoiser. En réponse à mes baisers faméliques, des caresses périclitantes qui pressent mon assaut. Penché au-dessus de son corps inanimé, je me repasse le film de son mouvoir ravageur et en savoure l’extinction béate sous mon épiderme. Notre union fait l’éclat de nos jours indigestes.

Branchement indécent, énigmatique rencontre de la danseuse inoffensive et du garçon blasé. Mes mains posées à plat sur les siennes font nos doigts se croiser, se tordre et se détordre suivant la cadence de nos séparations et accolements. Je poursuis mon avancée vigoureuse, déterminé à atteindre le déchirement. Un son pour dessein. Le seul, un cri magistral dont elle me gratifiera au sommet de la jouissance. Mon explosion suivra la sienne.

Puis le sommeil couvrira nos âmes ravies, comme il couvre de son voile triste au matin, les yeux de tous les égarés de la nuit.

Et je l’oublierai un peu plus. Parce que déguster Galina c’est un deal, une fraude, un contrat de délestage.

Marchandage. Troc.

J’abandonne mon amertume contre son extase.

 

 

Image : Baie d'Alger. Nuit by wsrmatre © All Rights Reserved

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Rédigé par L.

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Publié le 19 Juin 2012

Dans la bouche, elle a des mystères et du bubble gum bleu au menthol. Des mots bien agités avant l’ouverture. Alors, tu vois, si tu veux l’approcher, faut pas avoir peur des éclaboussures… C’est une fille démente, parce qu’elle fait rien comme tout le monde et que ça ne lui demande pas d’efforts.

Elle se fait pas rebelle, elle se pare d’aucune fantaisie. Elle exhale un parfum de frasques que j’ai jamais senti ailleurs. Elle ne s’fait pas interprète d’une différence. Elle ricoche sur toute comparaison. Elle est schtroumpfophile.

Avancer avec elle, c’est comme naviguer dans Alger. C’est comme surfer sur une eau impondérable, chicaneuse.

Tu montes, tu descends, tu montes, tu plonges, tu montes, tu tombes, tu te relèves, tu retombes. Et des fois, tu te fais mal.

Argueuse comme inimaginable. Jamais tu ne pourras te reposer à ses côtés. Elle a toujours sous la main un reproche à te faire, mais elle, elle appellera ça « constatation ». C’est pas pareil, c’est juste dire tout haut ce qu’on voit par hasard et qui nous scie un peu l’regard. C’est pas du tout comme chercher la ptite bête. D'ailleurs, elle aime pas les insectes, surtout ceux qui volent.

 

 

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Publié le 18 Juin 2012

     Bain

     Le zellige, des comètes étoilées à quinze branches violettes, de petites rosaces ocre et turquoise, toutes ces formes reposant sur un enchevêtrement de rectangles blancs. La vapeur sature l’air, les pores se dilatent, le sang bouillonne. Les corps nus sont frottés jusqu’à ce que naissent des égratignures.


     Il y a de la violence, de la sévérité dans ces frottements obstinés à rendre la peau plus blanche, plus lisse. On fait quelques fois une pause, on se rince en versant de l’eau que puise la tasse de cuivre qui fouille dans le bassin sous-jacent.

Elle gicle sur les corps et apaise ou réveille le tourment de leurs surfaces décrépies en fonction de sa température. L’épuration est bruyante, c’est comme des ouvrières qui, toutes à leur tâche, délient leurs humeurs et les partagent avec les voisines. Les rires s’escaladent, des voix retorses trouvent le moyen de se dégager du trouble sonore et se volent la vedette par plages étroites. Le bain a été réservé pour la mariée.


     Je n’y ai pas mis les pieds depuis mes dix ans. C’était un martyre, maman frottant insensible malgré mes supplications. Rien ne l’arrête. Je me liquéfie.

Sous les Celsius exacerbés, je manque de m’évanouir.


     Aujourd’hui je suis libre de repousser le calvaire. Et pour narguer ma mère je tiédis l’eau au possible, je fais faire rapidement le tour de mes membres au gant râpeux et passe au gel douche alors que les autres femmes de la tribu n’ont pas fini le premier mouvement. Je contemple Maria. Des sourires escrocs se détachent de la beauté piégeuse qui la relie désormais à un prince Mercedes. La perspective de sa cache dorée lui pince l’âme qui plisse et dont les froncements répercutent des mimiques hypocrites à la soupe de femmes obèses et ordinaires. Qui n’a d’yeux que pour elle. Pour sa silhouette dégagée et son visage luminaire. Elles voudraient la même pour leurs fils.


     Il y a comme un blanc entre ses lèvres plantureuses qui ne dit rien ou tout ce qu’on saurait poser dessus.


     Je sais qu’elle aimerait détaler. Assise sur « la pierre chaude » entourant la fontaine au centre du bain. Elle creuserait bien une petite rigole pour disparaître, gagner l’autre versant de la vie.

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Rédigé par L.

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Publié le 21 Février 2011

Se pincer les joues pour mieux croire à leur cavalcade. Elles sont toutes les deux dans la clarté, et moi caché dans l’ombre du champ de blé, chercheur de poésie et d’images, mon appareil en bandoulière. Elles existent sûrement dans ma tête, seulement dans ma tête. L’effet du cannabis ne s’est sans doute pas dissipé. Je viens ici comme en pèlerinage, pour fuir les dialogues sourds de villes amétropes. C’est comme cela, allongé dans le champ de blé sauvage que je me dépêtre des immondices stratifiées au creux des cryptes de ma mémoire. Une décharge à la tonitruance … un peu de magie et de chimie.


Les yeux plaqués au ciel, les bras le long du corps, j’ai entendu leurs pas. Leurs mots lancés, rebondis, rattrapés, jamais une balle perdue. Deux fées joueuses. Et si elles étaient vraies ? J’ai relevé mon corps encore endolori, et au gré des ondulations des tiges souples, j’ai perçu leurs fines silhouettes colorées. Trois mètres nous séparent ou un peu moins. Leur dialogue se fait de plus en plus feutré, elles se font face ; leur échange est maintenant un murmure, un soupçon. La récréation de deux voix fantômes.


Soudain, un cri de joie explose. Serait-ce l’alacrité de l’herbe qui stimulerait ainsi mon imaginaire ? Non, j’ai bien envie de me croire aux premières loges d’une réalité absurde, deux demoiselles se baladent et s’amusent au bord de cette route, au milieu de nulle part, dans le plus pur dédain des dangers et des interdits. Je pense à mes sœurs, je sais qu’elles ne s’aventureraient jamais si loin, même si, selon les lois de la génétique, elles devraient avoir comme moi le cœur un peu fou, le cœur un peu flou, le cœur un peu mou… Le leur est un peu mort, à force de se cacher dans des boîtes aux dimensions humaines, mal acclimaté, il s’est rabougri dans les ambiances intérieures des chambres, des salles de classe, des administrations, des marchés, au-dessus desquelles le ciel se referme et le soleil s’éteint. Ainsi, chez elles, les graines de liberté ne donnent pas d’embryons, elles se dessèchent et perdent toute fertilité.


Les vestiges eux disparaissent avec le temps, comment après je ne sais pas, un faux pas, vous les bousculez (les enveloppes) et elles tombent puis bondissent dans le caniveau sous la fenêtre… Non même pas, elles n’ont jamais eu la chance de sortir dehors, réfléchissez : le caniveau aurait été une fin intrépide, voire même romantique, pour ces zestes de liberté. Ce genre de détritus inutiles et résignés doivent être aspirés par les siphons des éviers, des baignoires, par la spirale de la chasse d’eau. S’effacer toujours un peu plus dans la répétition des gestes quotidiens. En somme, la liberté de mes sœurs : ce surnageant au-dessus de la putréfaction des égouts de la ville. Il reste d’elles quelque chose de mécanique, sans nuance, sans joie, un petit coffre à secrets cadenassé bientôt vide. D'humeur égale, serviables et courtoises, charmantes et discrètes, mes sœurs manquent de cette insolence. Elles ne sont légataires d’aucune extravagance. Mes sœurs sont deux photocopies de la conformité, complètement raisonnables, brillantes et productives.


Moi je suis un homme, et les hommes sont toujours libres. Je peux commettre les pires bêtises, on m’en voudra moins, on oubliera plus vite. Alors, je fais ce qui me plait, quand cela me plait, une loi binaire dont je profite largement depuis l’âge de trois ans. Si si, je vous assure. Quand j’ai arraché le guidon au vélo de ma grande sœur pour me venger de je ne sais quelle remontrance qu’elle m’avait faite — un vélo dont elle était fière, tout rose et à l’effigie de Barbie offert à l’école en récompense de ses bons résultats — elle a beaucoup pleuré, et qu’est-ce qu’on lui a répondu ? De toute manière, tu as dépassé l’âge des épopées à bicyclette, tu es une grande fille, tu ne dois plus sortir jouer dehors désormais. Je vous le dis, j’ai tout juste dix sept ans et j’ai compris depuis déjà longtemps, que là où je suis né, les hommes sont rois. Voilà pourquoi j’ai l’impression de divaguer, regardez ces deux-là qui reprennent leur marche, gracieuses et légères. C’est toujours entre les interstices offerts par la danse du champ que je les observe. Je suis dans l’indécision, tellement ébahi par le spectacle que je n’ai pas envie de le voir s’éloigner. Tellement plongé dans l’ivresse, incertain de mes perceptions que je n’ai pas envie de les confronter à la réalité.

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Rédigé par L.

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Publié le 18 Février 2011

« Tu es sur la même ligne que moi, sur ma droite, côté fenêtre ; c’est histoire d’éviter un sempiternel renvoi pour bavardage récalcitrant. Nous regardons dans la même direction, le stylo accusant à trois centimètres le papier. Dehors, le ciel est de plomb, sombre et écrasant. Il y a nos quatre yeux en madriers pour ralentir l’affaissement. Je le sais, tu cherches sur la face concave les personnages de ton court métrage, il reste dix minutes, nous y sommes, attention ça tourne… Un chat beige porte une souris sur son dos et court derrière un mini lion roux, au bout il y a comme un plongeoir, le lion saute et le chat a peur de la flotte, la souris le traite de gros matou bêta. Une marchande de sable passe par là, et en souvenir de son minet de mari mort noyé, elle vide toute sa cargaison dans la flaque. Le sable avale l’eau, alors gros minou saute, rattrape le mini rousseau et l’attache sur son dos. Le lion est condamné à des travaux forcés, la souris fait sa crise et ne revient pas, la veuve épouse le courageux félin épuisé par la rue, ils coulent des jours heureux sur du sable doré sans une seule goutte d’eau. Coupez ! C’est dans la boîte. Après le clap, il y a la sonnerie, les pieds de chaises qui massacrent le sol tranquille, la procession maladroite qui s’éloigne derrière notre dos et s’engage dans le hall puis explose encore plus bouffonne derrière les carreaux.

Je viens me poser sur ta table, nous parlons cependant les yeux rivés sur l’écran qui veille. Il fait vraiment gris aujourd’hui. Je crois que nos jours se ressemblent et s’assemblent, ils s’emboîtent à vingt-quatre heures. Ce sont les faits hypothétiquement réels, la perception, elle, est différente. Pour moi, c’est un jour chasse l’autre et que le meilleur gagne. Alors que toi, tu te perds dans le foutoir du débarras temporel.

Disparu l’Éden des chaudes nuits d’été où l’on se racontait tout, jusqu’à nos idylles invisibles, allongées sur trois mois. Retenues en otages par ces vrais-faux sentiments pétris d’ingrédients floués, un visage lointain, un profil ombré, une silhouette que notre regard n’arrive pas à rattraper. C’était hier.

J’ai quinze ans. Contre son corps je ne suis plus qu’une épave.

J’ai quinze ans.

Si tu pouvais lire en moi, comme avant, tu saurais que j’ai changé, tu devinerais que je ne peux rien laisser dépasser, rien laisser s’échapper de mes yeux, ni la joie, ni l’amertume, je dois toujours gommer les creux en dessous. Tu es mon aube, il est devenu mon immersion. Une phrase m’a écorché les lèvres, elle n’est pas sortie ; je brûle à l’intérieur, quand il m’embrasse dans le cou.

Je fugue, et ma nuit ne devra pas déborder sur mon bonjour.

Quand vient le soir, ma vie mensongère amorce. La vie que je te cache, la vie qui me fait exulter et qui m’angoisse. Quand vient le soir, je m’arrache au jour, à la vie bien rangée, à mon uniforme sage, à l’image qui s’y attache, image d’une fille bien disposée à atteindre le sommet.

Je fais des nœuds avec les fils qui pendent du couvre-lit pour me souvenir du nombre de fois.

Ce soir encore, le devoir terminé, je rentrerai dans le lit. Je t’y trouverai recroquevillée, la main serrant fort ton livre, comme j’aurai du mal à te l’enlever, tu te réveilleras. Tu t’ouvriras et tu me serviras un tiers de drap accompagné d’une demi-douzaine de questions sur mon escapade de l’après-midi. Moi, j’attraperai le drap et j’esquiverai.

Je l’aime. Pourtant, je crève à petit feu parce qu’il n’y a plus de nous qui tienne, du moins pas de nous vivant, il me vole à toi. Il y a des restes, un nous en pièces fracassé comme un miroir sur le sol pour sept ans de malheur. J’aimerais marcher à l’ombre et sans superstition, nue sur le verre, loin devant la folie de l’amour, sans douleur, bien au-delà de la dévastation. Mais je n’y arrive pas.

Notre amour est désormais un amour tribal transcendant où tout se transforme et rien ne s’abîme, en moi. C’est un amour après la mort. Un amour à l’âpreté distillée, c’est un amour évolutif, un passage obligatoire pour trouver la bonne vague, pour réveiller les muscles de mes bras endoloris et sortir de l’eau.

 Je suis dans cette phase hydrique. Dans le tunnel vertical qui me mène à la surface, je suis la fille qui s’ébouillante en remontant la cheminée magmatique, la fille qui n’est pas frileuse et qui brûle. Pour survivre, elle doit écrire, pour se soulager elle doit atteindre l’air ; elle doit s’expliquer quelque part, surtout pour regagner l’oxygène et sauver ses poumons de l’asphyxie.

Je me souviens de chacun de ces instants où mes yeux, guidés par mon cœur, veillaient à être à sa portée.

Je te raconterai nos parties de tennis à Zéralda.

Il aime voir le ciel se farder de nuages, s’injecter de gris bleu, lever les yeux vers le plafond congestionné, se fondre dans l’ambiance que créent les arbres tremblant autour de son jeu, alors qu’il s’extasie en frappes rugissantes. Je me plais à revivre ces images, à imaginer encore une fois le foisonnement de cris orgasmiques surmontés par leurs propres échos, puis les bruits sourds des balles rebondies sur le bitume vaseux. Dans mes souvenirs, nous dansons ensemble sous la pluie, et nous nous serrons l’un contre l’autre dans l’onctuosité de nos vêtements trempés. C’est dans ces moments-là que le temps de dehors réveille mon temps intérieur, mon hiver se réchauffe, et l’eau, l’eau de l’orage, l’eau qui descend du ciel galvanisé, l’eau qui suinte de mes cauchemars et déborde de mes fous rires, rejoint les sillons de la douleur. C’est là que tout conflue. »

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Rédigé par Blue.

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