Publié le 1 Juin 2012

C’est alors qu’on ouvre, on m’entraîne derrière un paravent pour m’habiller. Je sors enrobée d’une étoffe opaline traversée de broderie anglaise. Devant un miroir, on me maquille. Je vois naître des lilas au dessus de mes yeux, plantés sur le rebord ébène surplombant mes cils. Sur les pommettes, des feuilles de coquelicot. Sur les dents, une pellicule de vaseline. Et de la bouche, on m’ôte les cerises de maman. Mes cheveux, des boucles renfermées en grappes de prunes. On me demande d’attendre. Quand on les libère, les prunes s’amusent, elles s’écoulent en toboggan et rebondissent en trampoline.


Ensuite, une nouvelle porte s’ouvre, et quelle n’est pas ma surprise de découvrir un jardin étincelant de fraicheur, dévoyé dans le béton !     


Un photographe s’avance vers moi, m’offre sa main et me guide jusqu’à la balançoire installée sur la terre neuve de brindilles phosphorescentes.


C’est alors que je commence à me demander à quel genre de produit peut bien être destinée la prestation. Je le comprends très vite… puisqu’on me tend un immense escargot sillonné d’hypnotisantes torsades multicolores. On me recommande de faire comme si je goutais à la friandise, on m’inspire le geste, on va jusqu’à manœuvrer mon poignet pour que mon sourire humecte l’animal glutineux. On me prévient qu’un homme sera là, juste derrière moi, qu’il étirera ses bras télescopiques depuis le hors champ, pour me permettre de flotter, longtemps, longtemps. Dans les airs.  


On me demande si j’ai tout compris, on me regarde attentivement. Je me rends compte que toute l’équipe est suspendue à la réponse, l’équipe est un pendule critique qui comptera les secondes jusqu’à la réplique. Je dis oui, et souris à la considération bienfaisante que me renvoient les neuf visages qui m’envisagent… de trop près. À mon goût. La séance peut commencer.

 

J’oscille entre différents états.

 

Le premier flash claque fulgurant, il immortalise ma prise d’élan.

 

Le second flash darde ses éclats sur l’enfant, lorsque mon dos atteint de nouveau les mains de l’homme sans qui je ne pourrais pas redécoller.

Le troisième flash éjecté illumine l’adolescente dans la montée, juste quand les jambes doivent planer pour inspirer l’énergie à l’ensemble, de sorte qu’il atteigne le point cardinal.

 

Le quatrième flash percute la demoiselle qui a réussi à s’envoler aussi immatérielle qu’un oiseau empaillé.


La publicité eut un succès fou. Au restaurant, on me reconnaissait très vite. Dès le lancement de la campagne, plusieurs personnes insistaient pour se photographier à mes côtés au petit matin, à moitié ivres et brandissant une sucette Peppy Lollipops !


Et par une belle soirée de juin 1961, un habitué de l’arrière-salle, un homme en blouson noir et lunettes noires, m’attira vers lui. Il avait en tête autre chose qu’une photo. Il m’a demandé si je voulais être actrice. Il a dit qu’il écrirait un rôle pour moi. Un rôle sur mesure, il a ajouté.

Alors, je suis petit à petit devenue une habituée de l’arrière-salle, moi aussi. Je le rejoignais lorsque le restaurant avait transvasé la plus grosse vague de ses visiteurs fugitifs, dans l’éther évidé et scintillant de la ville.


J’étais chanceuse, il semblait qu’une sucette pimpante avait réussi à me découper un accès privilégié dans la vie d’un artiste. Mes nuits sont alors devenues des cours particuliers de langues étrangères. Langue de la sensualité et de l’image, langue du mystère et de l’apparat ; langue rissolante, intrépide, frôlant délicieusement des capsules de balsamine prêtes à exploser au moindre faux pas.  


C’était déjà comme au cinéma.

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Publié le 31 Mai 2012

Il y a eu 3689 km de bitume. Une traversée de cinq États. C’était mon premier voyage. Mais malgré mon jeune âge et mon inexpérience, je n’avais pas peur. À aucun moment je n’ai voulu faire marche arrière. Il me semble que pendant toutes ces heures où l’autobus rallongeait la distance qui me séparait de ma ville natale, je n’ai pas pensé une seule fois à ce que j’avais laissé derrière moi. Je pensais uniquement au lendemain, je pensais à des dates et paysages futurs.

 

Lorsque nous sommes arrivés à destination, la nuit était tombée. Les dernières minutes du voyage ressemblaient à la fin d’un conte merveilleux. Nous étions bordés de lumières de toutes couleurs, clignotantes ou persistantes. Je fis petit à petit connaissance avec ce qui semblait être une longue suite de cinémas, de théâtres, de salles de spectacles en tous genres. Nous traversions un large boulevard animé, où s’agitaient la vie et les passants dans des mouvements browniens.


Ce soir-là, je suis en quelque sorte devenue l’héroïne de mon propre scénario. Je suis sereinement descendue de l’autobus, j’ai avancé d’une marche lente dans ce monde que j’avais secrètement convoité, mon regard était captivé par ses myriades d’étoiles artificielles... Je ne savais pas où dormir, mais je ne m’en suis pas inquiétée… J’étais arrivée dans une ville chaude qui m’apparaissait insomniaque et démente, alors je me suis laissé entrainer par le flot de ses déraisons. Je m’arrêtai quelques fois pour combiner les lettres effervescentes qui couraient au dessus de ma tête, songeant à l’univers des possibles qui se déboutonnait finalement au-devant de mes pas.  


Le lendemain matin, je posai ma valise dans un hôtel-bar-restaurant qui proposait une place de serveuse. J’ai camouflé ma jeunesse sous deux rubans cerise perpétrés par le rouge à lèvres emprunté à ma mère. Et personne n’a demandé mon âge.


Durant des semaines, je travaillais les nuits, et dormais les journées, complètement grisée par les relents de mes veillées, ainsi que l’atmosphère vibrante d’un décor qui m’enivrait enfin.

Pendant mes services, je n’avais de cesse d’observer les gens, leurs habitudes, leurs attitudes, leurs mimiques. Ils m’intéressaient. Ils me semblaient tous si riches de l’intérieur… ils étaient enviables parce que je savais qu’ils dissimulaient un amoncellement d’histoires réelles et inventées, de secrets fragmentés ; j’avais l’impression qu’au fond, tout se mêlait de façon magique pour permettre à leur présence d’émettre de larges ondes d’étrangeté et d’élégance. Moi j’étais plantée là, j’essuyais les tables qui se libéraient, et je les regardais manger, boire, rire, s’embrasser, sourire, plaisanter, se vouloir, penser, respirer… Moi j’étais plantée là, devant leur cinéma, dans mes robes de finâtre, et je m’évaporais simplement en les regardant « être ».


Et puis un jour, Dylan — le barman avec qui je m’étais liée d’amitié — me tendit une annonce pour des essais photographiques, en vue de participer à une publicité. J’ai d’abord répondu que ça ne m’intéressait pas, mais il m’a demandé d’y réfléchir. Redéployant enthousiasme et malice les soirs suivants, il me fit changer d’avis.

 

Trois journées plus tard, je suis le petit point corail, à peine appréciable, dans le coude d’une file d’attente en zigzague. Puis, la plante rosée au cou courbé, ensommeillée dans une pièce en carton-pâte, et que l’on vient redresser sur un tapis de rires en cabale. Je suis celle qui suit un homme en blanc dans une confusion de couloirs gris. Prestement, jusqu’à ce qu’il s’immobilise devant la première porte et frappe trois coups déterminés.

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Publié le 29 Mai 2012

Et puis une semaine vint, au cours de laquelle avait été programmée une rétrospective de Joseph L. Mankiewicz. Le vendredi, il y eut All about Eve. Bette Davis y incarne Margo Channing, une grande star de toujours qui, arrivée à la quarantaine, a du mal avec son âge, surtout lorsqu’on lui demande d’interpréter des personnages de vingt ans… Dans le rôle des postulantes à la gloire, il y a cette Miss Casswell, une majestueuse blonde ostentatrice et naïve jouée par Marilyn Monroe, tandis qu’Anne Baxter dépeint Eve Harrington, Eve l’audacieuse… Eve, surnommée aussi « la tueuse »…

Jusque-là, le cinéma était pour moi une évasion, un fantasme de jeune fille, un rêve inaccessible en somme. Sur les fauteuils molletonnés du Gloria Theater, je m’offrais des trêves, de belles échappées. Mais je n’osais en attendre plus grande consolation.


C’est une scène en particulier de ce film qui, il me semble, a été à l’origine de ma décision. Cela peut paraître insensé présenté ainsi, mais je reste persuadée que le cinéma a transformé d’une manière ou d’une autre, bien d’autres vies que la mienne... Ce soir-là, donc, j’étais allée regarder All about Eve, et il y a eu cette scène majestueuse. Si vous le permettez… j’aimerais vous la décrire, pour tous ceux qui ne connaissent pas l’histoire d’Eve… je la connais pas cœur cette scène.

C’est une fête d’anniversaire qui touche à sa fin, des amis sont assis sur les dernières marches d’un escalier et parlent de théâtre. Il y a Max, un producteur qui n’a d’yeux que pour Miss Casswell, Miss Casswell, actrice débutante, Addisson DeWitt, un critique incontournable, Lloyd, auteur de pièces célèbres, Bill, metteur en scène. Et puis Eve, la douce et dévouée Eve…

La scène débute ainsi, la gouvernante peine à se faufiler entre les occupants de l’escalier, elle tient entre ses mains un manteau de zibeline qu’elle apporte à l’une des hôtes sur le point de s’en aller.

Addisson DeWitt semble lancé dans une conversation avec Bill, Eve l’écoute attentivement, l’observe même avec fascination.

« Parfois, un vétéran du théâtre ou du cinéma nous affirme que les acteurs sont des gens ordinaires. Alors que la fascination qu’ils exercent sur le public tient à ce qu’ils ne sont en rien ordinaires. »

 

Miss Casswell, elle, est attirée par autre chose, elle poursuit longtemps et d’un œil avide, le manteau que l’on est en train de porter à sa propriétaire.

« Voilà une chose qui mérite qu’une fille fasse un sacrifice ! », s’exclame-t-elle.

Bill commente alors : « Elle l’a sans doute fait. »

Miss Casswell s’extasie encore : « Une zibeline ! », affichant un grand sourire à l’intention de Max qui semble s’en délecter : « Elle a dit zibeline ou Eroll Flynn ? »

« Les deux ! », elle affirme.

Addisson DeWitt, qui ne se laisse cependant pas déconcentrer par la petite mise en scène de sa protégée… reprend : « Nous sommes tous des êtres anormaux. Nous, les gens du théâtre, sommes une race à part. Nous avons des personnalités déviantes. »

Bill, plutôt sceptique, lance : « Inutile de lire sa rubrique Eve, tu viens de l’entendre ! Je ne suis pas d’accord Addisson. »

Addisson DeWitt se défend alors : « C’est ce qui fait votre déviance à vous. »

Et puis Bill argumente : « J’admets que le théâtre a quelque chose de tordu. Il est mis en évidence par les projecteurs et l’orchestre. Mais il n’a rien de courant. Sinon, le théâtre n’existerait plus. »

Miss Casswell, toujours aussi peu intéressée par la conversation, interpelle un homme qui traverse le champ, plateau à la main : « Garçon ! »

Addisson ne peut alors s’empêcher de rectifier : « Il s’agit d’un maître d’hôtel. »

Seulement, la remarque ne semble pas l’avoir décontenancée, puisqu’elle surenchérit : « Mais je ne peux pas l’appeler “maître”, il y a peut-être un avocat ici… »

Addisson, hésitant entre la consternation et la complaisance, lâche : « C’est tout à fait idiot, mais ça se tient. »

Dès lors, réceptive à son dédain, elle se justifie péniblement : « Tout ce que je voulais, c’est un autre verre. »

Mais heureusement, Max, qui apparaît déjà comme son nouveau chevalier servant, se dévoue. Elle n’oubliera pas de le remercier langoureusement…

Addison le relève d’ailleurs : « Bien joué. Je vois ta carrière monter tel un soleil levant. », puis se retourne vers Bill qui poursuit : « Le théâtre, c’est 90 % de travail. De travail acharné, de sueur, de persévérance et de savoir-faire. Pour devenir un bon acteur ou une bonne actrice, il faut le vouloir par-dessus tout… »

Eve intervient pour la première fois : « Oui. Oui, c’est vrai… », elle semble transportée par les mots de Bill, ce dernier continue : « Il faut du désir, de l’ambition et plus de sacrifices que pour toute autre profession. Et celui qui fait ces concessions ne peut être ordinaire. Il ne peut être banal. Donner tant pour recevoir si peu. »

Eve, adossée au mur, pâmée par son discours, comme abandonnée à un interlocuteur imaginaire, poursuit : « Si peu ? … si peu, vous disiez ? Mais il y a les applaudissements. J’ai écouté en coulisses les gens applaudir… C’est comme… comme une vague d’amour qui submerge la rampe et vous enveloppe… Savoir que chaque soir, des centaines de personnes différentes vous aiment… Ils sourient, leurs yeux brillent, vous leur avez donné du bonheur… Ils vous veulent rien que vous. Ça vaut plus que tout au monde. »

Grâce à ces mots, Eve était devenue mon égérie. Lorsque le film fut fini, je suis restée interdite sur ma chaise, bien après que la salle se soit vidée. C’était la dernière projection de la soirée. Il me fallut du temps, quelques minutes au moins pour simuler la translation, pour mieux appréhender le tournant que j’avais décidé de prendre — depuis ce siège —, pour virer en douceur et arpenter la nouvelle trajectoire sans crissements de pneus, sans laisser les traces qui nuiraient à une échappée que je voulus insaisissable.

Lorsque je me suis décidée à me lever pour me diriger vers la sortie, je me suis retournée un instant vers ce temple qui m’avait si obligeamment accueillie de longs mois durant, ce fut à la fois mon hommage et mon adieu.

Arrivée chez moi, je me suis enfermée dans ma chambre et là, j’ai sorti ma valise et l’ai remplie d’affaires attrapées au hasard. Je me suis endormie sans même me dévêtir. Le lendemain matin, vers les coups de cinq heures, j’étais dans l’autobus qui me menait à Los Angeles.

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Publié le 28 Mai 2012

— Parlez-moi de votre jeunesse, du moment où vous avez rencontré votre passion… Comment a eu lieu la révélation pour vous ? Comment en êtes-vous arrivée à embrasser cette carrière que beaucoup envient ?


Mon enfance a été anodine. J’étais une petite fille heureuse. Et puis, tout a été bouleversé à l’adolescence, je crois. Tout me paraissait insignifiant. J’avais du mal à trouver ma place, je ne me reconnaissais dans aucune des ambitions qu’avait prévues pour moi mon entourage. Mon père était navigateur, il était absent de nombreux mois, et ma mère, je ne la supportais plus. Je pourrais même aller jusqu’à dire que je la haïssais.


Je haïssais ses robes à fleurs qui gonflaient lorsqu’elle marchait, qui fauchaient l’espace et en redemandaient. Ses manières de femmes heureuse et pointilleuse. Son rouge à lèvres irréprochable et ses pâtisseries si parfaites. Je haïssais ma mère, bien plus que cette ville de méandres où il ne se passait jamais rien.

Cependant, une pensée me rassurait, j’en avais seulement pour un temps. Je me disais que je ne vivrai pas potiche, ni n’échouerai rombière à Wilmington. Même si je n’avais aucune idée du miracle qui me permettrait d’échapper à cette existence sans vagues, vraisemblablement confectionnée pour moi par le fer à repasser du destin !   


Ma vocation était une énigme, mais je l’avais depuis toujours ressentie, qui tintinnabulait comme une tribu de billes prisonnières d’un filet. J’en étais sûre. Un jour, j’arriverai à glisser tout au fond de mon corps, munie de ciseaux, pour ruiner l’étranglement des ficelles, et lui offrir enfin une voix. 


Il y a une autre chose dont j’étais sûre, la vie réelle ne m’intéressait pas. Heureusement qu’il y a eu le cinéma d’ailleurs… S’il n’y avait pas eu le cinéma, je serais devenue folle. Peut-être bien que je n’aurais pas survécu…


Au cinéma, tout le monde est exceptionnel. Au cinéma, parce que la vie est courte, l’instant prend du sens. Au cinéma, on est certain de vivre des émotions. Et, il me semblait que vivre sans émotions, c’était être embaumé avant l’heure. C’est précisément cela qui me rendait triste. J’avais peur de cette petite mort qui se profilait lorsque je m’imaginais sur les bancs du lycée, de l’université, ou bien assise mais absente à l’heure du dîner… Je rêvais d’une vie, différente. Je voulais une vie extraordinaire !

 

La révélation… la rencontre avec le cinéma, elle est arrivée comme un premier baiser, je m’en souviens très bien. C’était celui de Nathalie Wood et James Dean dans La fureur de vivre.

Vous vous en souvenez certainement vous aussi… Ils sont allongés sur le parquet du château, face à la cheminée. Judy effleure le front de Jim de sa peau, elle lui parle de l’homme de ses rêves. Elle promène son menton sur son visage, joue contre joue elle lui confie : « je t’aime toi Jim, je t’aime entièrement »… Des miroitements de mélancolie parcourent ses yeux noirs, épanouis. L’amour est un tropisme. Silence contre silence. Bouches émues, regards égarés. L’amour est une rumeur à avaler. Une ambition, un abandon. Leurs lèvres en bourgeons éplorés se livrent à un rituel bouleversant, elles se rencontrent, guidées par l’envie, par l’évidence… S’atteignent pétulantes, dans un tourbillon de sensations. Elles disent une possession évanescente…

Cet instant fut pour moi, un abîme. Bien plus que quatre secondes de cinéma.


Après cela, j’ai couru au Gloria Theater tous les vendredis soirs. Je semais mon argent de poche à l’entrée de la salle, devant le sourire d’un homme en livrée, parcourue de vagues argentées. Mes ongles rouges patinaient sur le comptoir noir et luisant, faisaient danser les graines ensoleillées jusqu’à John, dandy septuagénaire. Le ticket bleuté entre les mains, j’accrochais aussitôt un sourire à ma frimousse, mais ça n’était pas pour John. Non, c’était parce que les yeux fermés… je me voyais rouler dans un cabriolet Buick beige et bordeaux, les cheveux dans le vent et chatouillée par une brise aromatisée aux palmiers d’Hollywood…

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Publié le 27 Mai 2012

Sept mois que nous ne nous étions pas vus. Le café sur la colline est déserté à l’extérieur. Le soleil tape trop fort à cette heure-ci, tant pis, on déplacera les tables et on trouvera de l’ombre à défaut de parasols. Paraît qu’ils en ont pas parce qu’ils s’envolent, de là.


Sept mois et peu importe, c’était comme avant. On a parlé de tout, de la vie qui était devenue pour nous un peu plus tortueuse depuis qu’il nous avait quittées, du jour de l’obtention du visa, de Barcelone, des longues virées sur le bitume européen, du sud de la France, de liberté, de Tamanrasset, du cinéma d’Almodóvar, de Dalida. Après, il y a eu la longue descente zigzagante bordée de roches et d’arbres perchés, le vent frais et artificiel qui nous faisait oublier la saison, les rythmes frénétiques de maxima radio, la voix envoûtante de Hasna, les textes mélancoliques de Mary Trini ; alors on a senti à quel point c’était magique de pouvoir ouvrir comme ça une parenthèse bien molletonnée et sortir du monde « réel », oublier les prises de tête avec les employés, les galères avec les fournisseurs, les chiffres d’affaires qui jouent au grand huit avec tes nerfs, les jours qui restent et si tu boucleras ton mois, le nombre de zéros d’écart entre la réalité et tes espérances, la hantise de signer des chèques sans provision.


Ce soir, c’est la soirée de clôture de Cannes 2012, et j’ai bien envie de rouvrir une petite parenthèse, un paquet de bimos à la main histoire de voir comment seront les robes, les coiffures, les sourires et les discours. Qui aura la palme, et si moi j’aurai trouvé mon Graal : l’agglomérat de grains de sel engourdi dans l’une des galettes dorées.

 

 

 

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Publié le 25 Mai 2012

Je le vois d’en bas, l’appartement vide vide ce qu’il recèle de dernières lumières, alors que sur la ville une onde fraîche souffle aux oreilles des quelques passants nonchalants, une chanson d’automne. Indécise dans la rue grise, je rame sur le macadam lubrifié par les jaillissements livrés d’un possible au-delà des nuages.  Un film de tourbe flotte, j’évite la flaque.


Je suis au bas des marches de l’immeuble qui dégouline encore un peu.


La première fois que je suis entrée ici, c’est il y a près de six ans. C’était habillé et habité. Rien à voir avec le spectacle d’aujourd’hui. Quatre pièces. Cinq fenêtres. Le carrelage est sale, presque enterré. Les murs sont d’un blanc que la poussière a dragué et a fini par avoir.

 

Il a choisi un morceau dans la médiathèque de son téléphone, a mis le volume au maximum et l’a posé sur le coin du lavabo. Nous avons dansé de pièce en pièce et nos pas improvisés nous ont fait nous répandre en lignes brisées. Lorsque la musique s’est arrêtée, ses mains sont retombées de part et d’autre de son corps et son regard n’a pas proposé d’excuses. Alors, je me suis dirigée lentement vers la fenêtre de la grande chambre. Il y avait toujours ce banc devant le bosquet de lauriers roses où il a attendu que nous soyons assis pour annoncer que c’était fini.


Ses mots ressemblent à sa chanson. Ils disent, j’ai projeté de te laisser ici, dans la soirée pas tout à fait froide, celle de l’automne qui ne s’arrache pas aux baisers de l’été. Possession, succion prolongée. Pour moi aussi, ça a été une histoire d’amour et de saisons. D’amour puis d’abandon.

Et peut-être, peut-être que des chats fêlés viendront humer ton corps et que, s’ils sont tendres ne feront pas parler leurs griffes.  Ils te laisseront la peau sauve.


Mais comme je n’en suis pas sûr, la danse des si me découpera une humeur en dents de scie.


Tant pis pour moi.

 

 


 

 

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Publié le 24 Mai 2012

Je pâlis loin de toi. Si seulement tu pouvais venir dans cette chambre où remue ma peine. Me prendre « dolce », me prendre dans un transport indolore. T’enfouir en moi et que ça dure longtemps, longtemps, longtemps. Nos vies sont maintenant parallèles,  même ici je te ressens, il ne me manque plus que l’horizontal de notre amour.


Je voudrais que tu me parles de toi et de ce que tu faisais en 2003. Je veux te connaître un peu plus chaque jour. Je veux tous les détails de tes années jusqu’à mes vingt-quatre ans. J’ai annoncé à la trompette que c’était le jour du déballage. T’y échapperas pas mon amour. Je veux tout savoir de ta frivolité et des mégots écrasés sur les trottoirs rue de la Py.


J’irai danser ce soir et je boirai à la santé de notre union en transhumance. Tu me rejoindras, et le lit grincera après, dans mon ivresse. Je t’espère.

 

 

 


 

 

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Publié le 23 Mai 2012

    

L’émotion est dans le regard. C’est dans les yeux que l’on découvre les états de l’âme. On y pénètre sans invitation, et on y devine l’ivresse, le bonheur et la tristesse.

     Mon regard est désormais farouche. Mon regard n’exprime rien, mon regard signe le refus de l’autre. Mon regard est révolutionnaire, il porte haut la pancarte défense d’entrer.

     Mon regard est une arme de précision. Mon regard ne s’affiche pas. Mon regard empêche la petite fille blottie derrière ses remparts, de parler au monde. Il creuse des sillons, pour la perdre.

     Dans le labyrinthe, enfermée, elle ne cherche plus à faire surface. Elle abandonne. Mal assise dans cette solitude, ce sont les sanglots et la musique qui me nourrissent.

     C’est l’épuisement. C’est l’attente qui m’empêche de déblayer les derniers souvenirs amassés à ma porte. J’aimerais pouvoir raccommoder mon histoire.    Couper, supprimer, coller et recoudre pièce par pièce, chasser mes démons, rassembler les anges pour recouvrer l’amour.

    

     J’ai un fantasme de l’amour, un dessin de la rencontre, une ligne vertigineuse et romanesque tracée à la craie, otage du délitement.

Je l’aurais rencontré dans la rue par exemple, nous aurions partagé l’humilité d’un banc orné de moisissure, nous aurions parlé comme deux inconnus qui ont envie de se connaître, comme deux enfants terriblement curieux, admirateurs invétérés de toute nouveauté, deux âmes contrariant le diktat de l’anonymat.

     Le temps occupé par nos phrases, déphasé par nos mots aurait ralenti sa course folle, accroupi à nos pieds, les mains sur les joues nous regardant d’en bas. Voyez comme les passants autour de nous déambulent flegmatiques et silencieux, nos voix seules occupent l’espace, les dalles de la place semblent moins grises, la ville s’étend au loin, flirtant aux frontières du bleu. Il parle avec des gestes, je projette mes fins de phrases dans des œillades évasives, et mes yeux envolent mes pensées.

     À chaque blanc, sa main glisse habilement sur le bois mousseux, courtisant le bout de mes ongles, mais elle n’y arrive pas, rien

n’arrive puisque nous parlons à nouveau et que les gestes servent la parole, et que les mots qui cristallisent derrière la cloison mouvante, tenus au secret, n’enclenchent pas de dialogue tactile.

 

     Mais voilà que la scène du banc se répète, tous les vendredis soir, nous sommes ceux qui n’attendent pas leurs chiens, là pour ne pas être ailleurs, au lieu d’être ailleurs. Nous sommes sur le fil, tous les deux, un ensemble en équilibre dans la confusion des sens. Il y aura le vendredi de trop ou le vendredi de plus, puis le samedi où je me réveillerai les cheveux en éventail sur un coussin bombé qui m’aura tordu le cou.

     Je respirerai, je sourirai de l’intérieur, et mon sourire me montera jusqu’aux tempes ; je serai déjà dans l’humeur du jour, humeur aqueuse souple et mielleuse. Je baignerai dans les idylliques marécages de notre passion consumée.

  

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Publié le 15 Juillet 2011

 
Chaque matin, je fais mes yeux se promener sur l’espace encombré de ruines. Je ne pourrai pas m’en défaire. Non, je ne pourrai pas. Je resterai fixée à sa trace, des heures blêmes sur le seuil de la maison, à ruminer ses paroles. A ressasser le moindre de ses gestes, avec sur ma langue ses mots, jolis mots à l’âpre zeste. Le moindre effleurement de nos peaux, avec au creux des mains ses mots, jolis mots en brasero. Je finirai par lui dire tout ce que j’ai enfoui par excès de pudeur, devant ses mots, jolis mots en fleur. Qu’après lui ce fut le déluge versé sur mon visage, face à ses mots, fielleux démons dans mon sillage. Par-dessus notre histoire, il ne restera que ma folie suspendue. Découpée sous lexomil en lexèmes inintelligibles. Ainsi, je me parerai pour quelques jours encore de ses mots, petits bijoux d’occasion. Négociables. Recyclables. Et de leurs débris compostés, je fabriquerai une corde pour boucler la tragédie. Sur nœud coulant.

 

***

 

Chaque matin, je me réveille avec l’image de sa bouche en tombeau ouvert et de la mienne en sarcophage. A exhumer. De ses bras aventuriers, il fait glisser la pierre tombale sur les restes de ma douleur. De ses mains aventureuses, il soulève un nuage de poussières volages et nous habille de retombées argentées. La sépulture gâchée dételle alors une coterie d’insectes anthropophages. Elle convoite ses commissures. Et c’est là que. Mes doigts incarnent sur le bois du lit, l’érosion du souvenir. Usure. J’ai ses méandres sous les ongles. J’ai la peau de son fantôme au bout du compte. Et dans le serrement de mes poings grelottent d’ultimes veinules à ensevelir.

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Publié le 14 Juillet 2011

Je suis absente et je m'en veux.

 

Depuis Paris je n'ai pas pu trop me connecter et puis j'ai perdu toute notion de temps.

 

Je tenais cependant à partager un texte que j'avais écrit à partir d'une série photographique de Fabien Gaudichau.

 

>> link <<

 

De nos échanges pourrait naître une collaboration texte/image plus étoffée.

A suivre donc...

 

 

 

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