Vestiges — Neils.

Publié le 29 Juin 2012

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Face aux volutes de fumée qu’elle recevait en plein visage, sa seule arme était un toussotement timide. Elle était assise sur le rebord de la baignoire à démêler sa chevelure, comme une ondine se coifferait avec un peigne d’ivoire à la margelle d’une fontaine. Lisa qui, tout en aspirant à grosses bouffées sa mentholée fouillait dans la pagaille du tiroir, se réjouit soudain et projeta dans l’air quelque chose comme « j’ai retrouvé mon paprika céleste ! ». À cela, elles rirent scrupuleusement.

Après avoir vérifié dans le miroir que le rouge paprika dont on lui avait peint les lèvres tenait ses promesses, Majda enfila la robe en satin bleu que lui tendait à présent son acolyte ; et, guettant son assentiment elle tomba sur un sourire en parfait croissant de lune. Nous sortîmes accompagnés d’une joie silencieuse. La rue était vide et scintillante, les filles échangèrent un regard complice à la faveur de leur passion pour les lampadaires. La voûte se trouvait plus bas, vers le port.

Le groupe pop jouait encore lorsque nous entrâmes. Il y avait foule à traverser, le rythme saccadé nous engloba rapidement, la clameur électronique semblait zigzaguer entre les silhouettes, guettant le moindre espace libre pour s’y infiltrer. Certaines personnes dansaient debout, d’autres sautillaient sur leurs chaises, le monde paraissait ravi. La débutante choisit d’aller au bar et de donner le dos à la scène pour les quelques minutes qui précédaient la seconde partie.

Elle prit une eau gazeuse et dégusta la rondelle de citron ; nos regards — pour échapper à ses hésitations — s’anastomosèrent, replongèrent dans notre histoire, là où tout avait commencé. Ils voyagèrent dans le temps, de souvenir en souvenir sans respect pour la chronologie, s’enfonçant dans les images de la rencontre, point de départ. La première fois que je l’avais vue, j’ai su que nous aurions des jours parallèles, et j’ai eu peur. J’avais deviné que pareille muse rêverait toujours d’un ailleurs.

Je me souviens de cette plastique captivante qui évoluait vers moi à grands pas découpant le décor insignifiant, le reflet bleu de ses cheveux noirs, son sourire franc. Dès le moment que nous avons partagé dans les miasmes du bâtiment désaffecté, un lien avait roulé de deux côtés pour venir se nouer autour de nos maigres poignets.

Sam, le gérant, vint perturber la tranquillité de nos retrouvailles, le groupe entamait le dernier morceau et il conseilla à Majda de rejoindre les loges. Lisa l’encouragea une dernière fois et annonça qu’elle allait s’éclipser juste le temps d’en griller une, mais qu’elle reviendrait avant que ça ne commence. Lorsqu’elle revint, la salle était bondée et la chanteuse entonnait déjà de sa voix mélancolique le premier morceau, on aurait dit un ange bleu suspendu par le dos des ailes au ciel triste.

 

Rédigé par L.

Publié dans #Récit (1)

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K
Bonsoir,
Si je devais résumer ce sublime en une phrase, ça serait :

" J’avais deviné que pareille muse rêverait toujours d’un ailleurs."

K.
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L


Je crois que c'est ma phrase préférée aussi.


Merci : )