Par-dessus les ruines

Publié le 3 Juin 2012

Comme les écrivains qui me captivent, j’ai cette impression d’avoir grandi trop vite, d’avoir glissé sur l’enfance ou plutôt que l’enfance a glissé sur moi rapidement. Et de là où je suis, du point delta, je regarde mes souvenirs se retirer au large puis revenir parfois vers le rivage, refoulés par un courant de nostalgie.

 

J’ai envie de laisser une trace, de remplir ma boîte noire de tous les accidents de parcours, de passer des heures à construire mes films. Parce que j’ai peur de m’oublier, de devenir au fil des ans étrangère à moi-même ; c’est aussi pour colmater les lézardes de ma vie sur mon corps, pour empêcher leurs ramifications de s’étendre, de me déchirer dans cet horrible crissement de fibres qui succombent à une force extérieure.

 

Je suis en manque de cohésion, j’ai l’impression d’avoir été plusieurs personnages au fil des ans, j’ai l’impression qu’il y a eu une diffusion de moi sur plusieurs visages, comme un étalement substantifique, de sorte qu’aujourd’hui je ne sais pas qui je suis. Écrire serait un moyen détourné de retrouver ma trace, mais c’est aussi le risque de me perdre à nouveau.

 

C’est de là que naissent mes freins, de tout ce qu’implique l’acte d’écriture, je le perçois comme un acte sanglant, une saignée expiatrice, dans l’espérance d’une délivrance temporaire à défaut de guérison. Je me vois parfois comme une ampoule à décanter, les moments les plus intenses se sont réfugiés au bas de mon ventre, au fond, dans la phase la plus dense, alors qu’en surface ne persistent que les inepties, celles qui ne m’aident même pas à me connaître, celles qui collaborent à ma fuite et me servent de camouflage.            

 

La séparation est en cours, et je n’ose pas ouvrir le robinet tant que les deux phases ne seront pas totalement épurées de leur ancienne partenaire. Je refuse de me mettre en danger alors que tout m’inspire, parce que j’ai peur de replonger, j’ai à la fois peur du saut et de l’impact. Il est plus facile d’inventer que de se raconter, lorsqu’on invente on cherche ailleurs, on s’évite consciemment ou non, et on repousse l’exploration sur un autre terrain. L’écriture de l’invention n’en est pas moins éreintante, c’est un travail versatile, une oscillation constante entre ce  qui nous paraît et notre traitement de l’apparence, les rayons réels culminent ainsi sur un miroir déformant et en sortent méconnaissables.

 

L’invention est un phénomène de réfraction produisant un écho, une émanation timide et secrète, c’est un refus de se révéler, c’est un bouclier contrant la dissection verbale.

 

Mon écriture serait peut-être un compagnon d’exil en mal de dilection, un violeur tentaculaire m’aspirant vers ses délires, me contaminant de sa ferveur enfiévrée, s’inspirant du baiser incestueux déposé amèrement sur des lèvres assassines.

 

 

 

Rédigé par L.

Publié dans #Fragments

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