Mesdemoiselles

Publié le 21 Février 2011

Se pincer les joues pour mieux croire à leur cavalcade. Elles sont toutes les deux dans la clarté, et moi caché dans l’ombre du champ de blé, chercheur de poésie et d’images, mon appareil en bandoulière. Elles existent sûrement dans ma tête, seulement dans ma tête. L’effet du cannabis ne s’est sans doute pas dissipé. Je viens ici comme en pèlerinage, pour fuir les dialogues sourds de villes amétropes. C’est comme cela, allongé dans le champ de blé sauvage que je me dépêtre des immondices stratifiées au creux des cryptes de ma mémoire. Une décharge à la tonitruance … un peu de magie et de chimie.


Les yeux plaqués au ciel, les bras le long du corps, j’ai entendu leurs pas. Leurs mots lancés, rebondis, rattrapés, jamais une balle perdue. Deux fées joueuses. Et si elles étaient vraies ? J’ai relevé mon corps encore endolori, et au gré des ondulations des tiges souples, j’ai perçu leurs fines silhouettes colorées. Trois mètres nous séparent ou un peu moins. Leur dialogue se fait de plus en plus feutré, elles se font face ; leur échange est maintenant un murmure, un soupçon. La récréation de deux voix fantômes.


Soudain, un cri de joie explose. Serait-ce l’alacrité de l’herbe qui stimulerait ainsi mon imaginaire ? Non, j’ai bien envie de me croire aux premières loges d’une réalité absurde, deux demoiselles se baladent et s’amusent au bord de cette route, au milieu de nulle part, dans le plus pur dédain des dangers et des interdits. Je pense à mes sœurs, je sais qu’elles ne s’aventureraient jamais si loin, même si, selon les lois de la génétique, elles devraient avoir comme moi le cœur un peu fou, le cœur un peu flou, le cœur un peu mou… Le leur est un peu mort, à force de se cacher dans des boîtes aux dimensions humaines, mal acclimaté, il s’est rabougri dans les ambiances intérieures des chambres, des salles de classe, des administrations, des marchés, au-dessus desquelles le ciel se referme et le soleil s’éteint. Ainsi, chez elles, les graines de liberté ne donnent pas d’embryons, elles se dessèchent et perdent toute fertilité.


Les vestiges eux disparaissent avec le temps, comment après je ne sais pas, un faux pas, vous les bousculez (les enveloppes) et elles tombent puis bondissent dans le caniveau sous la fenêtre… Non même pas, elles n’ont jamais eu la chance de sortir dehors, réfléchissez : le caniveau aurait été une fin intrépide, voire même romantique, pour ces zestes de liberté. Ce genre de détritus inutiles et résignés doivent être aspirés par les siphons des éviers, des baignoires, par la spirale de la chasse d’eau. S’effacer toujours un peu plus dans la répétition des gestes quotidiens. En somme, la liberté de mes sœurs : ce surnageant au-dessus de la putréfaction des égouts de la ville. Il reste d’elles quelque chose de mécanique, sans nuance, sans joie, un petit coffre à secrets cadenassé bientôt vide. D'humeur égale, serviables et courtoises, charmantes et discrètes, mes sœurs manquent de cette insolence. Elles ne sont légataires d’aucune extravagance. Mes sœurs sont deux photocopies de la conformité, complètement raisonnables, brillantes et productives.


Moi je suis un homme, et les hommes sont toujours libres. Je peux commettre les pires bêtises, on m’en voudra moins, on oubliera plus vite. Alors, je fais ce qui me plait, quand cela me plait, une loi binaire dont je profite largement depuis l’âge de trois ans. Si si, je vous assure. Quand j’ai arraché le guidon au vélo de ma grande sœur pour me venger de je ne sais quelle remontrance qu’elle m’avait faite — un vélo dont elle était fière, tout rose et à l’effigie de Barbie offert à l’école en récompense de ses bons résultats — elle a beaucoup pleuré, et qu’est-ce qu’on lui a répondu ? De toute manière, tu as dépassé l’âge des épopées à bicyclette, tu es une grande fille, tu ne dois plus sortir jouer dehors désormais. Je vous le dis, j’ai tout juste dix sept ans et j’ai compris depuis déjà longtemps, que là où je suis né, les hommes sont rois. Voilà pourquoi j’ai l’impression de divaguer, regardez ces deux-là qui reprennent leur marche, gracieuses et légères. C’est toujours entre les interstices offerts par la danse du champ que je les observe. Je suis dans l’indécision, tellement ébahi par le spectacle que je n’ai pas envie de le voir s’éloigner. Tellement plongé dans l’ivresse, incertain de mes perceptions que je n’ai pas envie de les confronter à la réalité.

Rédigé par L.

Publié dans #Récit (1)

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K

Déficience Mentale l'avait bien dit - ou bien écrit : ce blog est un petit bijou...


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L


Merci de la visite :)



D

Un p'tit bonsoir en espérant te retrouver vite :)...


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L


Merci beaucoup.


Je m'excuse du retard.



M

Je découvre vraiment la, une plume particulière, singulière et intéressante.Une ébullition créative qui me plait beaucoup.

Oui, a bientôt pour la suite :)


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L


Je suis très très heureuse de ces impressions.


A bientôt oui :)



D

Ben dis donc si c'est ça l'opinion à 17 ans, qu'est ce que c'est à 71 ans :)....


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