Lisa - La lettre

Publié le 18 Février 2011

« Tu es sur la même ligne que moi, sur ma droite, côté fenêtre ; c’est histoire d’éviter un sempiternel renvoi pour bavardage récalcitrant. Nous regardons dans la même direction, le stylo accusant à trois centimètres le papier. Dehors, le ciel est de plomb, sombre et écrasant. Il y a nos quatre yeux en madriers pour ralentir l’affaissement. Je le sais, tu cherches sur la face concave les personnages de ton court métrage, il reste dix minutes, nous y sommes, attention ça tourne… Un chat beige porte une souris sur son dos et court derrière un mini lion roux, au bout il y a comme un plongeoir, le lion saute et le chat a peur de la flotte, la souris le traite de gros matou bêta. Une marchande de sable passe par là, et en souvenir de son minet de mari mort noyé, elle vide toute sa cargaison dans la flaque. Le sable avale l’eau, alors gros minou saute, rattrape le mini rousseau et l’attache sur son dos. Le lion est condamné à des travaux forcés, la souris fait sa crise et ne revient pas, la veuve épouse le courageux félin épuisé par la rue, ils coulent des jours heureux sur du sable doré sans une seule goutte d’eau. Coupez ! C’est dans la boîte. Après le clap, il y a la sonnerie, les pieds de chaises qui massacrent le sol tranquille, la procession maladroite qui s’éloigne derrière notre dos et s’engage dans le hall puis explose encore plus bouffonne derrière les carreaux.

Je viens me poser sur ta table, nous parlons cependant les yeux rivés sur l’écran qui veille. Il fait vraiment gris aujourd’hui. Je crois que nos jours se ressemblent et s’assemblent, ils s’emboîtent à vingt-quatre heures. Ce sont les faits hypothétiquement réels, la perception, elle, est différente. Pour moi, c’est un jour chasse l’autre et que le meilleur gagne. Alors que toi, tu te perds dans le foutoir du débarras temporel.

Disparu l’Éden des chaudes nuits d’été où l’on se racontait tout, jusqu’à nos idylles invisibles, allongées sur trois mois. Retenues en otages par ces vrais-faux sentiments pétris d’ingrédients floués, un visage lointain, un profil ombré, une silhouette que notre regard n’arrive pas à rattraper. C’était hier.

J’ai quinze ans. Contre son corps je ne suis plus qu’une épave.

J’ai quinze ans.

Si tu pouvais lire en moi, comme avant, tu saurais que j’ai changé, tu devinerais que je ne peux rien laisser dépasser, rien laisser s’échapper de mes yeux, ni la joie, ni l’amertume, je dois toujours gommer les creux en dessous. Tu es mon aube, il est devenu mon immersion. Une phrase m’a écorché les lèvres, elle n’est pas sortie ; je brûle à l’intérieur, quand il m’embrasse dans le cou.

Je fugue, et ma nuit ne devra pas déborder sur mon bonjour.

Quand vient le soir, ma vie mensongère amorce. La vie que je te cache, la vie qui me fait exulter et qui m’angoisse. Quand vient le soir, je m’arrache au jour, à la vie bien rangée, à mon uniforme sage, à l’image qui s’y attache, image d’une fille bien disposée à atteindre le sommet.

Je fais des nœuds avec les fils qui pendent du couvre-lit pour me souvenir du nombre de fois.

Ce soir encore, le devoir terminé, je rentrerai dans le lit. Je t’y trouverai recroquevillée, la main serrant fort ton livre, comme j’aurai du mal à te l’enlever, tu te réveilleras. Tu t’ouvriras et tu me serviras un tiers de drap accompagné d’une demi-douzaine de questions sur mon escapade de l’après-midi. Moi, j’attraperai le drap et j’esquiverai.

Je l’aime. Pourtant, je crève à petit feu parce qu’il n’y a plus de nous qui tienne, du moins pas de nous vivant, il me vole à toi. Il y a des restes, un nous en pièces fracassé comme un miroir sur le sol pour sept ans de malheur. J’aimerais marcher à l’ombre et sans superstition, nue sur le verre, loin devant la folie de l’amour, sans douleur, bien au-delà de la dévastation. Mais je n’y arrive pas.

Notre amour est désormais un amour tribal transcendant où tout se transforme et rien ne s’abîme, en moi. C’est un amour après la mort. Un amour à l’âpreté distillée, c’est un amour évolutif, un passage obligatoire pour trouver la bonne vague, pour réveiller les muscles de mes bras endoloris et sortir de l’eau.

 Je suis dans cette phase hydrique. Dans le tunnel vertical qui me mène à la surface, je suis la fille qui s’ébouillante en remontant la cheminée magmatique, la fille qui n’est pas frileuse et qui brûle. Pour survivre, elle doit écrire, pour se soulager elle doit atteindre l’air ; elle doit s’expliquer quelque part, surtout pour regagner l’oxygène et sauver ses poumons de l’asphyxie.

Je me souviens de chacun de ces instants où mes yeux, guidés par mon cœur, veillaient à être à sa portée.

Je te raconterai nos parties de tennis à Zéralda.

Il aime voir le ciel se farder de nuages, s’injecter de gris bleu, lever les yeux vers le plafond congestionné, se fondre dans l’ambiance que créent les arbres tremblant autour de son jeu, alors qu’il s’extasie en frappes rugissantes. Je me plais à revivre ces images, à imaginer encore une fois le foisonnement de cris orgasmiques surmontés par leurs propres échos, puis les bruits sourds des balles rebondies sur le bitume vaseux. Dans mes souvenirs, nous dansons ensemble sous la pluie, et nous nous serrons l’un contre l’autre dans l’onctuosité de nos vêtements trempés. C’est dans ces moments-là que le temps de dehors réveille mon temps intérieur, mon hiver se réchauffe, et l’eau, l’eau de l’orage, l’eau qui descend du ciel galvanisé, l’eau qui suinte de mes cauchemars et déborde de mes fous rires, rejoint les sillons de la douleur. C’est là que tout conflue. »

Rédigé par Blue.

Publié dans #Récit (1)

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F

C'est très beau et superbement écrit .


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B


Merci beaucoup.


Je suis très touchée par votre commentaire.


A très bientôt j'espère.