Les miracles de la science

Publié le 11 Juin 2012

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Neisseria meningitidis. Coloration de bleu de méthylène (Gr X1000)


En une fraîche matinée de décembre, on entre dans le laboratoire de microbiologie pour la première fois, émergeant de la banalité ambiante, seules les couleurs m’interpellent. Elles sont partout. Bien sages dans leurs bouteilles, plus turbulentes dégoulinant des paillasses, débordant des éviers, sur les doigts des autres, déjà sortis…

Dans une rêverie qui me fait échapper quelques instants aux étapes de la « manipulation du jour », j’imagine tous les confrères prendre les flacons de colorants et éclabousser les blouses blanches environnantes : choisissez votre partenaire, vous avez à votre disposition du bleu de méthylène, du violet gentiane, un jaune brunâtre solution d'iodure de potassium iodée, et enfin de l’alcool à 95 ° pour diluer vos couleurs. S’esclaffant de toute part, ils enclenchèrent les hostilités créatives, les toiles humaines peintes s’affairaient elles-mêmes, donnant vie à d’autres chefs-d'œuvre mobiles. Il y en avait pour tous les goûts, une hégémonie de Pollock voire même de Kandinsky marquait l’atmosphère, d’autres plus sombres frôlant le Soutine !?

Quoi qu’il en soit, il fallut mettre fin au cours pratique d’art moderne, et passer à d’autres pratiques. Adieu — que dis-je au revoir — fantasmagorie.

Alors que ma partenaire et moi, effarées par les têtes agacées des « artistes » du premier groupe, avions prédit un majestueux ennui ; a posteriori réjouies, nous avons eu droit à des rebondissements. La nonchalance fut certes au rendez-vous en première période, mais il y eut un événement perturbateur, plutôt animateur. Notre pauvre lame tomba dans l’évier en cours de coloration, l’étape de rinçage se transforma en étape de salissure, étant donné que le bac en faïence, dans l’impossibilité de vidanger son contenu, emmagasinait un des plus extravagants mélanges de réactifs, colorants de toute sorte, décolorants…

Oh mon Dieu, que faire !? Vite, la pince, essayons de la sortir, l’eau était rougeâtre avec des reflets bleuâtres, excusez-moi je poétise, on n’y voyait finalement que du noir !
Dans un élan de sagacité :

— Prends la pince, vite ! Essayons de la retrouver.
— Repêcher tu veux dire ?
— Oui c’est cela.

Après un fou rire synchronisé, qui en se prolongeant dans une rythmique entraînante a servi de musique à ladite opération. Dans les profondeurs de ces eaux troubles, la pince ne trouvait rien. Et nos yeux ne trouvaient que nos yeux qui se lançaient des rires à la figure, comme si la conjoncture n’était pas assez burlesque.
Nous pataugions, et tous les efforts fournis avec l’ustensile n’aboutissaient point. En haut, en bas, à gauche à droite, sur les bords et les rebords rien du pareil au kif kif, une vague de walou très stressante.

— On patauge.
— Où est-ce que ce rectangle de verre a-t-il bien pu se cacher ?

Un hochement de la tête signifiait qu’il fallait alerter d’un commun accord les autorités supérieures. Nous avons décidé d’adresser une requête au chef d’orchestre de ce charivari, mais la tentative fut vaine.

— Je ne puis rien faire pour vous.

Dans les situations extrêmes, on se doit d’employer les moyens extrêmes.

— Tu as une idée ?
— Non, non pas pour le moment.

— Sérieux, on fait quoi ?
— Bah, on la cherche.

— Encore !?
— Une ultime recherche, et on abandonne.

— C’est bon, je sais.
— Ah oui, génial ! Quoi ?

— On dévisse, on ouvre par en bas, on vide, et… ben on la récupère.
— Il s’agit bel et bien d’un sympathique Trafalgar, mais nous n’allons tout de même pas nous inventer une vocation. Tu crois que depuis que tu as vu le plombier d’Ally Mc Beal réparer son évier, tu pourras en faire autant ?

— Oui, tu as raison, essayons autre chose.
— Si la pince n’y arrive pas, la main y arrivera.

Sincèrement chère amie, je ne te savais pas si héroïque. Et, plongeant, la main au fond du goudron aqueux, à plusieurs reprises, elle sortit avec un énorme sourire aux lèvres, notre infortuné frottis.

— À quelle étape étions-nous ?
— Au rinçage.

— Qu’y a-t-il ensuite ?
— Le 2e colorant, la Fushine pendant 15 à 20 secondes.

— As-tu chronométré, le temps que notre chère amie a mis dans son jacuzzi ?
— Eh bien, entre 5 et 10 min.

— Ahum, quelle fourchette !
— Continuons.

— Tu as raison, il serait temps d’avoir le verdict.

Quelques secondes plus tard, rinçage et séchage ayant cette fois-ci été accomplis « comme il faut » ; une question se posait, où est la partie supérieure et où est la partie inférieure ?

— On tire à pile ou face !
— Très drôle.
Tirer une lame de verre à pile ou face était une expérience unique en son genre. Nous avons finalement réussi à observer nos bactéries Gram négatif. Tes mains restèrent colorées bien longtemps, j’ai pu aussi voir tes vraies couleurs, mon héroïne.

— Je suis vraiment désolée, plus de rêverie, promis : « science sans conscience n'est que ruine de l'âme ». (François RABELAIS)

« Il appelle sciences et arts la puissance qu'il a de donner à ses fantasmagories une précision, une durée, une consistance et jusqu'à une rigueur dont il est lui-même étonné ; accablé quelquefois ! » (VALÉRY)

 

Alger

Fac centrale — décembre 2006

 


Crédit image : http://examens-directs.over-blog.com/

Rédigé par L.

Publié dans #Journal

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