Et le sommeil couvrira nos âmes ravies

Publié le 25 Juin 2012

Baie d'Alger. Nuit by wsrmatre © All Rights Reserved

L’extase. Ç’aurait été elle et moi dans des draps voyageant sous nos bras. Mais un jour, elle a passé la porte et a disparu, elle a viré gentille fille. Je ne l’ai plus reconnue. Je ne l’ai plus comprise. Pour moi, changer c’est trahir.

Alors, j’ai continué à avancer la main triste, le poing fermé derrière le dos, sans me retourner.

Depuis, tout m’ennuie. Je pense partir. Je rêve de ça jour et nuit. Comment ? Sur la mer évidemment.

Ce sera dans pas longtemps, mais pas encore. En attendant, je goute, je mange, je bois. Les plaisirs artificiels mêlés aux plaisirs charnels. Je fais tous les cabarets en solitaire, je chasse, je pèche, prêche le faux, courtise l’expérience. Je fais tous les cabarets en solitaire, je rentre à deux, à trois.

Ce soir, comme tous les soirs depuis que j’ai découvert le Triangle, Galina danse le ventre nu.

Son numéro fait l’extase des richards aux grosses bedaines. Ses hanches se balancent au rythme des percussions. Ses bras d’almées ondulent et libèrent de gracieuses mains aux doigts magnifiques qui s’agitent en un étrange dialogue ostentatoire.

Le petit bijou accroché à son nombril brille comme une étoile festoyant devant son parterre d’admirateurs alléchés. Galina tourne sur elle-même, ses cheveux épais s’envolent et retombent au ralenti. Elle enchaîne un nouveau pas, ramasse ses boucles graphitées brillantes et découvre sa nuque ; elle avance une jambe sur laquelle la mousseline turquoise glisse. Eux salivent devant sa peau offerte. Engloutis par leur désir. Ils ne veulent en perdre aucun morceau. Elle a l’esprit ailleurs comme toujours, pendant que son corps dynamite surprend l’espace à chacun de ses mouvements. Sa grâce paradeuse s’épanche généreusement, nourrit les recoins les plus arides, les plus lointains de la salle.

Puisque je la connais par cœur, je baisse de temps en temps les yeux vers ma cigarette qui crépite en solitaire à l’ombre du spectacle. Et je grappille de loin les images que je choisis en attendant que les rideaux tombent pour pouvoir la redécouvrir esseulée dans mon lit.

Je l’ai connue sans autre histoire que celle de sa danse.

Sa vie, a contrario de son numéro, semble programmée.

La salle se vide. Les derniers fils de cette nuit se délitent dans les derniers verres de whisky servis aux fantômes insipides qui nous entourent.

Elle s’assoit au bar, prend comme d’habitude un Get 27 et annonce la clôture.

Galina jamais ne parle. Son histoire est emmurée dans le silence. Je ne cherche pas à en savoir davantage sur elle. Je la préfère comme ça, souple et mystérieuse.

Nous quittons les lieux séparément pour nous retrouver, après un voyage de quinze minutes sur l’autoroute déserte, dans sa chambre d’hôtel.

Allongée, muette et peu téméraire, elle m’attend.

J’avance vers son corps immobile. Mes mains se posent sur ses genoux qui se laissent faire avec une déférence inouïe. J’écarte lentement ses jambes couleur café au lait qui se maintiennent comme je l’ai décidé.

Je promène mes doigts sur son ventre, m’amuse de ses seins magnifiques.

Elle est une chose malléable qui prend la forme que je lui donne et reste impassible. Seuls ses yeux roulent pour mieux m’apprivoiser. En réponse à mes baisers faméliques, des caresses périclitantes qui pressent mon assaut. Penché au-dessus de son corps inanimé, je me repasse le film de son mouvoir ravageur et en savoure l’extinction béate sous mon épiderme. Notre union fait l’éclat de nos jours indigestes.

Branchement indécent, énigmatique rencontre de la danseuse inoffensive et du garçon blasé. Mes mains posées à plat sur les siennes font nos doigts se croiser, se tordre et se détordre suivant la cadence de nos séparations et accolements. Je poursuis mon avancée vigoureuse, déterminé à atteindre le déchirement. Un son pour dessein. Le seul, un cri magistral dont elle me gratifiera au sommet de la jouissance. Mon explosion suivra la sienne.

Puis le sommeil couvrira nos âmes ravies, comme il couvre de son voile triste au matin, les yeux de tous les égarés de la nuit.

Et je l’oublierai un peu plus. Parce que déguster Galina c’est un deal, une fraude, un contrat de délestage.

Marchandage. Troc.

J’abandonne mon amertume contre son extase.

 

 

Image : Baie d'Alger. Nuit by wsrmatre © All Rights Reserved

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Rédigé par L.

Publié dans #Récit (1)

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