Daddy issues

Publié le 9 Mars 2013

Mathieu Chedid - noumatrouff.fr

J’ai, échoués au fond du cœur, les soubresauts irréversibles d’une douleur superbe ; papa est parti un jour d’automne. Depuis, j’collectionne secrètement ou non des instants de complicité avec un tas d’inconnus, c’est comme ça que j’réarrange la musique de tous nos instants poétiques magiques, à lui et moi. J’ai trente-six mille reprises de nous.
Des fois, j’aime l’idée que tu puisses penser à moi, t’inquiéter de comment je vais, mais la plupart du temps je préférerais que tu m’oublies. Tu vois trop clair en dedans. Ton regard est trop pénétrant. Je risque de me dissoudre sous l’contrecoup des radiations que tu propages. Tu mobilises redoutablement mes idéals. Comprends, comprends, comprends…t’es intelligent, y a pas besoin que je te parle en idéogrammes.
À chaque fois que tu réapparais y a la petite voix vénérable d’la sagesse à l’intérieur qui braille : évitons les digressions, renonçons au carambolage ; je ne suis pas (r)assurée.
Malgré cela, dès qu’elle a le dos tourné, je me laisse aller à envisager une relance. Oui, c’truc inqualifiable entre nous ça ressemble vachement à une partie de strip-poker qui doit durer depuis quoi… dix-huit mois. J’attendrai pas non plus cent-sept ans, tu le sais. Alors je me dis souvent c’est fini, seulement suffit qu’un timide moment de nostalgie dévale la pente en fin de semaine, que je le rattrape, le dissèque, en explore les entrailles incognito, pour que tu décryptes mes pensées réaffirmant notre lien et par la même occasion cette adorable manie que tu as de ne jamais prévenir quand tu reviens. C’est violent, c’est soudain ; comme ça, tu débarques, tu m’attires, tu m’embarques, tu m’escortes jusqu’au fond du magasin de souvenirs pour nous enfermer dans l’arrière-boutique et qu’on reprenne — surtout pas déguisés — la partie où on l’avait laissée.
On gagnera quoi à la fin ?
Si toi tu rêves de me dire bonjour, sache que moi je nous prescrirais bien un voyage en train de nuit. Dis-moi juste avant que je ne réserve, tu préfères partir avec laquelle des poupées, la toute gentille polie ou l’allumée la détraquée ? L’une a la peau duveteuse des pétales de roses, la délicatesse des chérubins farouches qui ne se mélangent pas aux créatures de leur âge. L’autre a la peau écaillée des dragons, la sauvagerie des gosses téméraires toujours ravis de s’offrir à la mêlée.
En main un carré d’as que je ne t’opposerai pas. Je voudrais qu’on garde encore la chemise de peur que la passion ne se grippe.
Il y a des jours où je préférerais que tu m’oublies, d’autres sur lesquels j’aimerais que tu continues à tramer des promesses en décorum pour enluminer ce sordide bocal à poissons qui nous sert de parloir. Que tu prennes mes exactions pour les caprices d’une fille qui n’a pas grandi, qui n’a pas eu le temps. Très cher prince alarmant, dis-toi que même si elle ne te le confie pas aussi affectueusement que tu lui exprimes tes sentiments : la dernière image brillante, le premier barrage imposant, le dernier passage captivant, pour elle, c’est encore toi.


Image : Affiche de -M- (Matthieu Chedid).

Rédigé par L.

Publié dans #Journal

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