Comme au cinéma -2-

Publié le 29 Mai 2012

Et puis une semaine vint, au cours de laquelle avait été programmée une rétrospective de Joseph L. Mankiewicz. Le vendredi, il y eut All about Eve. Bette Davis y incarne Margo Channing, une grande star de toujours qui, arrivée à la quarantaine, a du mal avec son âge, surtout lorsqu’on lui demande d’interpréter des personnages de vingt ans… Dans le rôle des postulantes à la gloire, il y a cette Miss Casswell, une majestueuse blonde ostentatrice et naïve jouée par Marilyn Monroe, tandis qu’Anne Baxter dépeint Eve Harrington, Eve l’audacieuse… Eve, surnommée aussi « la tueuse »…

Jusque-là, le cinéma était pour moi une évasion, un fantasme de jeune fille, un rêve inaccessible en somme. Sur les fauteuils molletonnés du Gloria Theater, je m’offrais des trêves, de belles échappées. Mais je n’osais en attendre plus grande consolation.


C’est une scène en particulier de ce film qui, il me semble, a été à l’origine de ma décision. Cela peut paraître insensé présenté ainsi, mais je reste persuadée que le cinéma a transformé d’une manière ou d’une autre, bien d’autres vies que la mienne... Ce soir-là, donc, j’étais allée regarder All about Eve, et il y a eu cette scène majestueuse. Si vous le permettez… j’aimerais vous la décrire, pour tous ceux qui ne connaissent pas l’histoire d’Eve… je la connais pas cœur cette scène.

C’est une fête d’anniversaire qui touche à sa fin, des amis sont assis sur les dernières marches d’un escalier et parlent de théâtre. Il y a Max, un producteur qui n’a d’yeux que pour Miss Casswell, Miss Casswell, actrice débutante, Addisson DeWitt, un critique incontournable, Lloyd, auteur de pièces célèbres, Bill, metteur en scène. Et puis Eve, la douce et dévouée Eve…

La scène débute ainsi, la gouvernante peine à se faufiler entre les occupants de l’escalier, elle tient entre ses mains un manteau de zibeline qu’elle apporte à l’une des hôtes sur le point de s’en aller.

Addisson DeWitt semble lancé dans une conversation avec Bill, Eve l’écoute attentivement, l’observe même avec fascination.

« Parfois, un vétéran du théâtre ou du cinéma nous affirme que les acteurs sont des gens ordinaires. Alors que la fascination qu’ils exercent sur le public tient à ce qu’ils ne sont en rien ordinaires. »

 

Miss Casswell, elle, est attirée par autre chose, elle poursuit longtemps et d’un œil avide, le manteau que l’on est en train de porter à sa propriétaire.

« Voilà une chose qui mérite qu’une fille fasse un sacrifice ! », s’exclame-t-elle.

Bill commente alors : « Elle l’a sans doute fait. »

Miss Casswell s’extasie encore : « Une zibeline ! », affichant un grand sourire à l’intention de Max qui semble s’en délecter : « Elle a dit zibeline ou Eroll Flynn ? »

« Les deux ! », elle affirme.

Addisson DeWitt, qui ne se laisse cependant pas déconcentrer par la petite mise en scène de sa protégée… reprend : « Nous sommes tous des êtres anormaux. Nous, les gens du théâtre, sommes une race à part. Nous avons des personnalités déviantes. »

Bill, plutôt sceptique, lance : « Inutile de lire sa rubrique Eve, tu viens de l’entendre ! Je ne suis pas d’accord Addisson. »

Addisson DeWitt se défend alors : « C’est ce qui fait votre déviance à vous. »

Et puis Bill argumente : « J’admets que le théâtre a quelque chose de tordu. Il est mis en évidence par les projecteurs et l’orchestre. Mais il n’a rien de courant. Sinon, le théâtre n’existerait plus. »

Miss Casswell, toujours aussi peu intéressée par la conversation, interpelle un homme qui traverse le champ, plateau à la main : « Garçon ! »

Addisson ne peut alors s’empêcher de rectifier : « Il s’agit d’un maître d’hôtel. »

Seulement, la remarque ne semble pas l’avoir décontenancée, puisqu’elle surenchérit : « Mais je ne peux pas l’appeler “maître”, il y a peut-être un avocat ici… »

Addisson, hésitant entre la consternation et la complaisance, lâche : « C’est tout à fait idiot, mais ça se tient. »

Dès lors, réceptive à son dédain, elle se justifie péniblement : « Tout ce que je voulais, c’est un autre verre. »

Mais heureusement, Max, qui apparaît déjà comme son nouveau chevalier servant, se dévoue. Elle n’oubliera pas de le remercier langoureusement…

Addison le relève d’ailleurs : « Bien joué. Je vois ta carrière monter tel un soleil levant. », puis se retourne vers Bill qui poursuit : « Le théâtre, c’est 90 % de travail. De travail acharné, de sueur, de persévérance et de savoir-faire. Pour devenir un bon acteur ou une bonne actrice, il faut le vouloir par-dessus tout… »

Eve intervient pour la première fois : « Oui. Oui, c’est vrai… », elle semble transportée par les mots de Bill, ce dernier continue : « Il faut du désir, de l’ambition et plus de sacrifices que pour toute autre profession. Et celui qui fait ces concessions ne peut être ordinaire. Il ne peut être banal. Donner tant pour recevoir si peu. »

Eve, adossée au mur, pâmée par son discours, comme abandonnée à un interlocuteur imaginaire, poursuit : « Si peu ? … si peu, vous disiez ? Mais il y a les applaudissements. J’ai écouté en coulisses les gens applaudir… C’est comme… comme une vague d’amour qui submerge la rampe et vous enveloppe… Savoir que chaque soir, des centaines de personnes différentes vous aiment… Ils sourient, leurs yeux brillent, vous leur avez donné du bonheur… Ils vous veulent rien que vous. Ça vaut plus que tout au monde. »

Grâce à ces mots, Eve était devenue mon égérie. Lorsque le film fut fini, je suis restée interdite sur ma chaise, bien après que la salle se soit vidée. C’était la dernière projection de la soirée. Il me fallut du temps, quelques minutes au moins pour simuler la translation, pour mieux appréhender le tournant que j’avais décidé de prendre — depuis ce siège —, pour virer en douceur et arpenter la nouvelle trajectoire sans crissements de pneus, sans laisser les traces qui nuiraient à une échappée que je voulus insaisissable.

Lorsque je me suis décidée à me lever pour me diriger vers la sortie, je me suis retournée un instant vers ce temple qui m’avait si obligeamment accueillie de longs mois durant, ce fut à la fois mon hommage et mon adieu.

Arrivée chez moi, je me suis enfermée dans ma chambre et là, j’ai sorti ma valise et l’ai remplie d’affaires attrapées au hasard. Je me suis endormie sans même me dévêtir. Le lendemain matin, vers les coups de cinq heures, j’étais dans l’autobus qui me menait à Los Angeles.

Rédigé par L.

Publié dans #Des histoires

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B
Ostentatrice... tentatrice avec ostentation (?)
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L


Selon le dictionnaire : http://atilf.atilf.fr/ c'est  "le Synon. de ostentatoire (plus usuel)."


Mais j'ai plus une relation instinctive et affective avec les mots, de ce fait je ne saurais formuler concrètement un lien si abstrait, si inconscient... Mais vous êtes certainement sur la bonne
piste. C'est une sorte de jeu sur la double synonymie : deux signifiances, deux mots pour le prix d'un :)