Comme au cinéma -1-

Publié le 28 Mai 2012

— Parlez-moi de votre jeunesse, du moment où vous avez rencontré votre passion… Comment a eu lieu la révélation pour vous ? Comment en êtes-vous arrivée à embrasser cette carrière que beaucoup envient ?


Mon enfance a été anodine. J’étais une petite fille heureuse. Et puis, tout a été bouleversé à l’adolescence, je crois. Tout me paraissait insignifiant. J’avais du mal à trouver ma place, je ne me reconnaissais dans aucune des ambitions qu’avait prévues pour moi mon entourage. Mon père était navigateur, il était absent de nombreux mois, et ma mère, je ne la supportais plus. Je pourrais même aller jusqu’à dire que je la haïssais.


Je haïssais ses robes à fleurs qui gonflaient lorsqu’elle marchait, qui fauchaient l’espace et en redemandaient. Ses manières de femmes heureuse et pointilleuse. Son rouge à lèvres irréprochable et ses pâtisseries si parfaites. Je haïssais ma mère, bien plus que cette ville de méandres où il ne se passait jamais rien.

Cependant, une pensée me rassurait, j’en avais seulement pour un temps. Je me disais que je ne vivrai pas potiche, ni n’échouerai rombière à Wilmington. Même si je n’avais aucune idée du miracle qui me permettrait d’échapper à cette existence sans vagues, vraisemblablement confectionnée pour moi par le fer à repasser du destin !   


Ma vocation était une énigme, mais je l’avais depuis toujours ressentie, qui tintinnabulait comme une tribu de billes prisonnières d’un filet. J’en étais sûre. Un jour, j’arriverai à glisser tout au fond de mon corps, munie de ciseaux, pour ruiner l’étranglement des ficelles, et lui offrir enfin une voix. 


Il y a une autre chose dont j’étais sûre, la vie réelle ne m’intéressait pas. Heureusement qu’il y a eu le cinéma d’ailleurs… S’il n’y avait pas eu le cinéma, je serais devenue folle. Peut-être bien que je n’aurais pas survécu…


Au cinéma, tout le monde est exceptionnel. Au cinéma, parce que la vie est courte, l’instant prend du sens. Au cinéma, on est certain de vivre des émotions. Et, il me semblait que vivre sans émotions, c’était être embaumé avant l’heure. C’est précisément cela qui me rendait triste. J’avais peur de cette petite mort qui se profilait lorsque je m’imaginais sur les bancs du lycée, de l’université, ou bien assise mais absente à l’heure du dîner… Je rêvais d’une vie, différente. Je voulais une vie extraordinaire !

 

La révélation… la rencontre avec le cinéma, elle est arrivée comme un premier baiser, je m’en souviens très bien. C’était celui de Nathalie Wood et James Dean dans La fureur de vivre.

Vous vous en souvenez certainement vous aussi… Ils sont allongés sur le parquet du château, face à la cheminée. Judy effleure le front de Jim de sa peau, elle lui parle de l’homme de ses rêves. Elle promène son menton sur son visage, joue contre joue elle lui confie : « je t’aime toi Jim, je t’aime entièrement »… Des miroitements de mélancolie parcourent ses yeux noirs, épanouis. L’amour est un tropisme. Silence contre silence. Bouches émues, regards égarés. L’amour est une rumeur à avaler. Une ambition, un abandon. Leurs lèvres en bourgeons éplorés se livrent à un rituel bouleversant, elles se rencontrent, guidées par l’envie, par l’évidence… S’atteignent pétulantes, dans un tourbillon de sensations. Elles disent une possession évanescente…

Cet instant fut pour moi, un abîme. Bien plus que quatre secondes de cinéma.


Après cela, j’ai couru au Gloria Theater tous les vendredis soirs. Je semais mon argent de poche à l’entrée de la salle, devant le sourire d’un homme en livrée, parcourue de vagues argentées. Mes ongles rouges patinaient sur le comptoir noir et luisant, faisaient danser les graines ensoleillées jusqu’à John, dandy septuagénaire. Le ticket bleuté entre les mains, j’accrochais aussitôt un sourire à ma frimousse, mais ça n’était pas pour John. Non, c’était parce que les yeux fermés… je me voyais rouler dans un cabriolet Buick beige et bordeaux, les cheveux dans le vent et chatouillée par une brise aromatisée aux palmiers d’Hollywood…

Rédigé par L.

Publié dans #Des histoires

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