Publié le 8 Juin 2012

train-fenetre-originale-source-www.tailleurdimages.fr 

 

Le train


Gare. Le train s’en file, porté par les voix des morts. Traverse la très-ancienne plaine avec à bord un caillou noir qui vibre avec le grondement des machines, résonne avec les plaintes des profondeurs.

Les boiseries laquées du compartiment reflètent les lueurs des lampes, je n’aurais jamais dû accompagner R. dans sa fuite, un noir caillou dans mes doigts, un verre de vin tremblant sur la table.

De l’horizon déboule le train, passe devant une ancienne cahute de bois et se perd dans la nuit d’en face, disparaît des yeux du chat qui traverse doucement la voie chaude.


Coléoptères, Pascal Janovjak


Crédit photo : http://www.tailleurdimages.fr/outside/

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Rédigé par L.

Publié dans #Des livres plein les mains

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Publié le 7 Juin 2012

 2012

 

Amour


La première voyelle s’agite comme un cri.

              Évadée.

De chaque côté de la passerelle, on avance pour la rattraper.

              Sur un parcours en ligne droite, elle rebondit et se disloque.

      

       Il faut courir, parvenir à en reconnaître les reliefs avant qu’ils ne s’abîment.

En échos blottis derrière l’enceinte d’un organe allégorique.


      L’emporter revient à lamper l’espace entre ton torse et mon corsage.

Succès provisoire qui peut périr dans un bruit sourd.


        L’un de nous étendu sur les planches, une consonne essoufflée au fond de la gorge.

 

2048

 

 


 

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Rédigé par L.

Publié dans #Fragments

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Publié le 6 Juin 2012

Couverture2

Lui :
Dis.
On tombe amoureux ?

L. :
Ensemble ?

Lui :
Oui.

L. :
C'est une drôle de proposition.

Lui :
Elle ne se pense pas.
Aussitôt qu'elle est pensée. Elle se fane.

L. :
Je suis au seuil de toi, je ne t'aime pas encore.

Lui :
Il y a des mouvements qui surgissent du cœur, de cette immense
déraison que nous avons dans la poitrine.
Qui mouille tous les muscles de son humeur.
Je veux t'embrasser. Parce que je suis fatigué de faire des mots avec
ma bouche.

L. :
Alors fais-le.

Lui :
Tu es loin.
Et mes pensées ne suffisent pas à porter mon étreinte jusqu'à la
pâleur de ton corps.
Je ne suis pas romantique. Je suis brutal. J'insulte tout ce qui est
hors de moi.

L. :
La fille pâle avait quelque chose à voir avec moi ?

Lui :
La fille pâle, c'est toi.
Je te sens pâle.
Parce qu'autour de toi le soleil danse, et il ne fait que danser, il
ne trouve pas où mettre ses doigts muets.

L. :
Je suis au balcon et j'ai froid.

Lui :
C'est facile d'être amoureux avec des mots. Il suffit de les laisser
tomber dans soi.
Je suis dans mon lit et je suis vulgaire.

L. :
Je suis un peu comme toi avec les mots. Je tombe dans mes scénarios.

Lui :
Tu viens en France bientôt que je fasse des indécences avec tes cris ?
J'ai une très belle voix quand je jouis. Parce que c'est une voix
humide. Une voix qui sort par les yeux malheureux. Une voix de buée.
Je suis fatigué de manières.
Je m'en défais. Tu permets.

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Rédigé par L.

Publié dans #Journal

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Publié le 5 Juin 2012

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Il y a quelques jours, j’ai découvert « la parabole des porcs-épics », dans la version de Schopenhauer, tenez-vous bien, sur un sujet de français niveau B.E.M. !

Je tenais à partager cette perle avec vous.


« Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais aussitôt, ils ressentirent les atteintes de leurs piquants ; ce qui les fit s’écarter les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu’ils étaient ballottés de ça et de là, entre les deux maux, jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable.

Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres ; mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau. La distance moyenne qu’ils finissent par découvrir et à laquelle la vie en commun devient possible, c’est la politesse et les belles manières. [...] Par ce moyen le besoin de se réchauffer n’est, à la vérité, satisfait qu’à moitié, mais, en revanche, on ne ressent pas la blessure des piquants. »

Arthur Schopenhauer, extrait de Parerga et Paralipomena.

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Rédigé par L.

Publié dans #Journal

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Publié le 4 Juin 2012

Rédigé par L.

Publié dans #Playperso

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Publié le 3 Juin 2012

Comme les écrivains qui me captivent, j’ai cette impression d’avoir grandi trop vite, d’avoir glissé sur l’enfance ou plutôt que l’enfance a glissé sur moi rapidement. Et de là où je suis, du point delta, je regarde mes souvenirs se retirer au large puis revenir parfois vers le rivage, refoulés par un courant de nostalgie.

 

J’ai envie de laisser une trace, de remplir ma boîte noire de tous les accidents de parcours, de passer des heures à construire mes films. Parce que j’ai peur de m’oublier, de devenir au fil des ans étrangère à moi-même ; c’est aussi pour colmater les lézardes de ma vie sur mon corps, pour empêcher leurs ramifications de s’étendre, de me déchirer dans cet horrible crissement de fibres qui succombent à une force extérieure.

 

Je suis en manque de cohésion, j’ai l’impression d’avoir été plusieurs personnages au fil des ans, j’ai l’impression qu’il y a eu une diffusion de moi sur plusieurs visages, comme un étalement substantifique, de sorte qu’aujourd’hui je ne sais pas qui je suis. Écrire serait un moyen détourné de retrouver ma trace, mais c’est aussi le risque de me perdre à nouveau.

 

C’est de là que naissent mes freins, de tout ce qu’implique l’acte d’écriture, je le perçois comme un acte sanglant, une saignée expiatrice, dans l’espérance d’une délivrance temporaire à défaut de guérison. Je me vois parfois comme une ampoule à décanter, les moments les plus intenses se sont réfugiés au bas de mon ventre, au fond, dans la phase la plus dense, alors qu’en surface ne persistent que les inepties, celles qui ne m’aident même pas à me connaître, celles qui collaborent à ma fuite et me servent de camouflage.            

 

La séparation est en cours, et je n’ose pas ouvrir le robinet tant que les deux phases ne seront pas totalement épurées de leur ancienne partenaire. Je refuse de me mettre en danger alors que tout m’inspire, parce que j’ai peur de replonger, j’ai à la fois peur du saut et de l’impact. Il est plus facile d’inventer que de se raconter, lorsqu’on invente on cherche ailleurs, on s’évite consciemment ou non, et on repousse l’exploration sur un autre terrain. L’écriture de l’invention n’en est pas moins éreintante, c’est un travail versatile, une oscillation constante entre ce  qui nous paraît et notre traitement de l’apparence, les rayons réels culminent ainsi sur un miroir déformant et en sortent méconnaissables.

 

L’invention est un phénomène de réfraction produisant un écho, une émanation timide et secrète, c’est un refus de se révéler, c’est un bouclier contrant la dissection verbale.

 

Mon écriture serait peut-être un compagnon d’exil en mal de dilection, un violeur tentaculaire m’aspirant vers ses délires, me contaminant de sa ferveur enfiévrée, s’inspirant du baiser incestueux déposé amèrement sur des lèvres assassines.

 

 

 

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Rédigé par L.

Publié dans #Fragments

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Publié le 1 Juin 2012

C’est alors qu’on ouvre, on m’entraîne derrière un paravent pour m’habiller. Je sors enrobée d’une étoffe opaline traversée de broderie anglaise. Devant un miroir, on me maquille. Je vois naître des lilas au dessus de mes yeux, plantés sur le rebord ébène surplombant mes cils. Sur les pommettes, des feuilles de coquelicot. Sur les dents, une pellicule de vaseline. Et de la bouche, on m’ôte les cerises de maman. Mes cheveux, des boucles renfermées en grappes de prunes. On me demande d’attendre. Quand on les libère, les prunes s’amusent, elles s’écoulent en toboggan et rebondissent en trampoline.


Ensuite, une nouvelle porte s’ouvre, et quelle n’est pas ma surprise de découvrir un jardin étincelant de fraicheur, dévoyé dans le béton !     


Un photographe s’avance vers moi, m’offre sa main et me guide jusqu’à la balançoire installée sur la terre neuve de brindilles phosphorescentes.


C’est alors que je commence à me demander à quel genre de produit peut bien être destinée la prestation. Je le comprends très vite… puisqu’on me tend un immense escargot sillonné d’hypnotisantes torsades multicolores. On me recommande de faire comme si je goutais à la friandise, on m’inspire le geste, on va jusqu’à manœuvrer mon poignet pour que mon sourire humecte l’animal glutineux. On me prévient qu’un homme sera là, juste derrière moi, qu’il étirera ses bras télescopiques depuis le hors champ, pour me permettre de flotter, longtemps, longtemps. Dans les airs.  


On me demande si j’ai tout compris, on me regarde attentivement. Je me rends compte que toute l’équipe est suspendue à la réponse, l’équipe est un pendule critique qui comptera les secondes jusqu’à la réplique. Je dis oui, et souris à la considération bienfaisante que me renvoient les neuf visages qui m’envisagent… de trop près. À mon goût. La séance peut commencer.

 

J’oscille entre différents états.

 

Le premier flash claque fulgurant, il immortalise ma prise d’élan.

 

Le second flash darde ses éclats sur l’enfant, lorsque mon dos atteint de nouveau les mains de l’homme sans qui je ne pourrais pas redécoller.

Le troisième flash éjecté illumine l’adolescente dans la montée, juste quand les jambes doivent planer pour inspirer l’énergie à l’ensemble, de sorte qu’il atteigne le point cardinal.

 

Le quatrième flash percute la demoiselle qui a réussi à s’envoler aussi immatérielle qu’un oiseau empaillé.


La publicité eut un succès fou. Au restaurant, on me reconnaissait très vite. Dès le lancement de la campagne, plusieurs personnes insistaient pour se photographier à mes côtés au petit matin, à moitié ivres et brandissant une sucette Peppy Lollipops !


Et par une belle soirée de juin 1961, un habitué de l’arrière-salle, un homme en blouson noir et lunettes noires, m’attira vers lui. Il avait en tête autre chose qu’une photo. Il m’a demandé si je voulais être actrice. Il a dit qu’il écrirait un rôle pour moi. Un rôle sur mesure, il a ajouté.

Alors, je suis petit à petit devenue une habituée de l’arrière-salle, moi aussi. Je le rejoignais lorsque le restaurant avait transvasé la plus grosse vague de ses visiteurs fugitifs, dans l’éther évidé et scintillant de la ville.


J’étais chanceuse, il semblait qu’une sucette pimpante avait réussi à me découper un accès privilégié dans la vie d’un artiste. Mes nuits sont alors devenues des cours particuliers de langues étrangères. Langue de la sensualité et de l’image, langue du mystère et de l’apparat ; langue rissolante, intrépide, frôlant délicieusement des capsules de balsamine prêtes à exploser au moindre faux pas.  


C’était déjà comme au cinéma.

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Rédigé par L.

Publié dans #Des histoires

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